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Hier, au moment de partager la conférence de Michael Sandel qui m’avait favorablement impressionné, je n’ai pas résisté à la tentation de faire un parallèle avec Michel Onfray. Je dois reconnaître que le procédé n’est pas vraiment à mon honneur puisque je désapprouve, quand je l’observe chez les autres, l’emploi de l’Onfray-bashing (ou de n’importe quel « philosophe-médiatique-bashing ») comme moyen de prendre une pose avantageuse à peu de frais. Ceux qui croient donner des signes de leur initiation à la « vraie philosophie » en tapant sur les faux-philosophes-médiatiques mais qui vont se pâmer devant des bullshitters radicaux comme Badiou ou Žižek, sont, au mieux, des demi-habiles (il faudrait pouvoir parler de quart ou de dixième d’habiles …). Quant à ceux qui ont consacré des livres entiers au « démontage » d’Onfray, il suscitent ma perplexité  : pourquoi consacrer autant de temps et d’énergie à un imposteur, si ce n ‘est – ainsi que le suggère habituellement leur cible – pour essayer de bénéficier de sa notoriété ?

Bref, pour que ma référence à Onfray ne soit pas qu’une astuce facile, j’aimerais m’expliquer sur ce que j’avais en tête à ce sujet. Je ne me risquerai pas à parler du Michel Onfray philosophe-écrivain car je n’ai fait que survoler des passages de ses ouvrages, je ne parlerai que du Michel Onfray professeur, dont les cours à l’Université populaire de Caen, permettent de remplir la grille des programmes d’été de France Culture.  Les deux aspects ne sont pas sans lien, comme on va le voir, mais je préfère ne me prononcer que sur celui que je connais suffisamment.  Il se trouve, que la première critique que j’ai à adresser à Onfray-professeur, recoupe une critique que j’ai souvent entendu adresser au philosophe-écrivain-Onfray, je veux parler du reproche de « facilité ». Une part de cette facilité tient d’ailleurs au type d’approche philosophique qu’il revendique (les défauts du professeur seraient alors le reflet de ceux du philosophe) : le biographisme encourage ainsi une lecture des auteurs « par le petit bout de la lorgnette » en réduisant leurs thèses à l’expression de leurs choix existentiels. Dans sa contre-histoire de la philosophie Michel Onfray passe en revue des opinions de philosophes en distribuant bons et mauvais points (au risque, d’ailleurs, que les critiques adressées à l’un ne soient guère cohérentes avec les critiques adressées à un autre lors d’un cours précédent). Cette approche centrée sur les thèses réduites à des opinions contraste singulièrement avec une approche centrée sur les problèmes et soucieuse des arguments permettant de départager les thèses qui s’opposent. Onfray ne fait pas vivre les problèmes parce qu’avec lui on sait toujours-déjà qui sont les gentils et les méchants. Quel besoin alors de s’intéresser aux arguments des uns et des autres? On le voit, la manière d’enseigner la philosophie, tient ici à une certaine conception de la philosophie, dont on aura compris que je ne la partage pas. Mais le problème n’est pas seulement qu’il donne, selon moi, une fausse idée de la philosophie, c’est aussi, et surtout, qu’il donne le mauvais exemple, qu’il encourage des mauvaises habitudes intellectuelles  en expédiant des thèses à coup d’anecdotes biographiques, en piétinant le principe de charité ou en négligeant les objections qui pourraient lui être adressées.  Il me paraît important de noter que l’approche d’Onfray ne rend pas ses cours plus « vivants » que ceux de philosophes plus rigoureux ou reconnus par l’institution universitaire. La conférence de Sandel que je mentionnais hier me paraît plus stimulante que tout ce que j’ai pu entendre chez Onfray , et on trouve dans l »Université française dont il médit de temps à autres, des gens qui le surpassent, non seulement en rigueur, mais aussi en tant que showmen (je pense par exemple à Francis Wolff). En effet, un chose qui m’avait étonné, la première fois que j’ai entendu la Contre-histoire de la philosophie d’Onfray sur France-Culture, c’est la platitude de sa forme d’enseignement. La raison de ma surprise, c’était le contraste entre la réalité de sa manière d’enseigner, que je découvrais, et les poses de rebelle pédagogique que reflétaient son Antimanuel de philosophie ou les propos sur l’enseignement de la philosophie qu’il avait tenu lors de sa démission de l’Education Nationale.   Dans ses cours à l’Université Populaire, Michel Onfray nous raconte les philosophes à coups de formules comme « Machin nous informe que … » ou « Bidule nous fait savoir que … ». J’ai du mal à croire qu’Onfray ait procédé de cette manière lorsqu’il était professeur dans l’enseignement technologique. Un professeur qui enseignerait ainsi en classe terminale, face à un public qui, à la différence de celui de l’Université Populaire de  Caen, n’est pas acquis d’avance, aurait, je le crains, bien du mal à garder l’attention de ses élèves.

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