Mots-clefs

, , ,

« Lors d’une expérience, le prix Nobel Daniel Kahneman et ses collègues ont demandé aux participants d’imaginer le scénario suivant : Monsieur Tees et Monsieur Crane sont dans un taxi en route pour l’aéroport où leurs avions respectifs sont censés décoller à 6 heure, mais il y a énormément de circulation et le taxi n’avance pas. Ils arrivent à l’aéroport à 6h30, pour apprendre que l’avion de M. Tees a bien décollé à 6h, mais que le vol de M. Crane a été retardé de 25 minutes : l’avion décolle sous leurs yeux. Qui, de M. Tees ou de M. Crane, se trouve dans la situation la plus pénible?

 A peu près tout le monde s’accorde à dire que c’est M. Crane, qui a raté de peu son avion. Mais pourquoi ? Ils ont tous les deux ratés leur vol. Il semblerait que le plus pénible pour M. crane ne soit pas le monde réel mais les mondes contrefactuels, ceux dans lesquels  son  taxi aurait été  un tout petit peu plus rapide ou son vol un tout petit peu plus en retard.

Inutile de recourir à un scénario artificiel comme celui là pour mesurer les effets des contrefactuels. Pensez aux médaillés des Jeux Olympiques : qui est le plus heureux, celui qui a reçu la médaille d’argent ou celui qui a reçu la médaille de bronze? On pourrait penser que la joie du médaillé d’argent est objectivement plus grande puisque son résultat est meilleur. Mais pour les deux athlètes, les contrefactuels applicables sont très différents. Pour le médaillé de bronze, l’alternative aurait été de se retrouver sans médaille du tout :  il y a échappé de peu. Pour le médaillé d’argent, l’alternative aurait été de remporter l’or : il l’a manqué de peu. De fait, quand les psychologues ont analysé les expressions faciales des athlètes  à partir d’enregistrements des cérémonies de remises des médailles, ils ont constaté  que les médaillés  de bronze avaient l’air plus heureux que les médaillés d’argent.  La différence entre ce qui aurait pu advenir, pour l’un et pour l’autre, l’emporte sur la différence entre ce qui est effectivement advenu.

A l’instar de M. Crane et du médaillé d’argent, plus nous sommes passés près de ce que nous désirions, plus nous sommes déçus. Comme l’a chanté Neil Young, adaptant le poète John Greenleaf Whittier « les mots les plus tristes qu’on puisse dire ou écrire sont ces quatre mots là : » Cela aurait pu être » [ “The saddest words of tongue and pen are these four words, ‘it might have been. »]. »

Alison Gopnik, Le bébé philosophe,
trad. Sarah Gurcel, le Pommier, p. 34-35

Publicités