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Silence !

A la frontière du talent
Un gabelou fait son boulot
Une idée passe la frontière
Elle n’a rien à déclarer

La putain sur papier vélin!
Mais je t’avertis ma vieille
Dans les poubelles de l’oubli
L’Histoire jettera
Les mégots littéraires
Et les clairons rouillés

Malek Haddad, Le malheur en danger

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« Personne, sans doute, n’écrit réellement pour la postérité (dont il n’est au pouvoir de personne, en 1964, de deviner quelle figure elle pourra bien prendre, ne fût-ce que dans quelques années). je ne crois pas non plus que la postérité soit pour l’écrivain une « illusion commode » je crois qu’il en use, plutôt,  sans y croire vraiment, comme d’un artifice de procédure pour maintenir son procès ouvert – un procès qu’il ne peut envisager réellement de perdre : ainsi Jeanne d’Arc en appelait au pape et Luther au concile sans excès de conviction, m’a-t-il toujours semblé. La vérité est qu’il y a probablement dans l’écrivain, à certains moments privilégiés où il tourne vers ce qu’il fait un regard qui lui paraît naïvement intemporel, un fou qui sait, qui a raison contre tous les autres, présents ou futurs, et à qui la postérité même apparaît pour le juger sans justification suffisante. La postérité avec ses goûts et ses jugements, ce n’est après tout que la littérature militante de demain  – lui, dans ses grands moments, il est sur un autre plan : il s’intègre d’emblée à la littérature triomphante. »

Julien Gracq, Lettrines, Pléïade, Oeuvres complètes II p. 190

*

« Le peintre ou le politique forme les autres bien plus qu’il ne les suit, le publie qu’il vise n’est pas donné, c’est celui que son œuvre justement suscitera, – les autres auxquels il pense ne sont pas « les autres » empiriques, définis par l’attente « ils tournent en ce moment vers lui (et encore moins l’humanité conçue comme une espèce qui aurait pour elle la « dignité humaine » ou « l’honneur d’être homme » ainsi que d’autres espèces ont la carapace ou la vessie natatoire), – ce sont les autres devenus tels qu’il puisse vivre avec eux. L’histoire à laquelle l’écrivain s’associe (et d’autant mieux qu’il ne pense pas trop à « faire historique », à marquer dans l’histoire des lettres, et produit honnêtement son œuvre), ce n’est pas un pouvoir devant lequel il ait à plier le genou, c’est l’entretien perpétuel qui se poursuit entre toutes les paroles et toutes les actions valables, chacune de sa place contestant et confirmant l’autre, chacune recréant toutes les autres. L’appel au jugement de l’histoire n’est pas appel à la complaisance du public, – et encore moins, faut-il le dire, appel au bras séculier : il se confond avec la certitude intérieure d’avoir dit ce qui dans les choses attendait d’être dit, et qui donc ne saurait manquer d’être entendu par X… Je serai lu dans cent ans, pense Stendhal. Ceci signifie qu’il veut être lu, mais aussi qu’il consent à attendre un siècle, et que sa liberté provoque un monde encore dans les limbes à se faire aussi libre que lui en reconnaissant comme acquis ce qu’il a eu à inventer. Ce pur appel à l’histoire est une invocation de la vérité, qui n’est jamais créée par l’inscription historique, mais qui l’exige en tant que vérité. Il n’habite pas seulement la littérature ou l’art, mais aussi toute entreprise de vie. »

M. Merleau-Ponty, Signes

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