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« On ne peut pas brouiller le message en organisant des festivités pour un jour si important. […] En revanche, il m’est difficile d’imaginer – et attention, je ne suis pas en train de faire de compétition des mémoires – de chanter pour célébrer la fin de la Shoah. Dans ce cas, la douleur est trop grande et la commémoration se doit d’être solennelle. »

Quel est l’auteur de ces propos ?

Un artiste sollicité pour remplacer Black M à Verdun et qui a décliné l’invitation pour éviter les ennuis?

Nullement, il s’agit de Claudy Siar. Et ces propos ne se réfèrent pas à la commémoration du centenaire de la bataille de Verdun, ils ont été tenus il y a dix ans à l’occasion d’une polémique autour de la première célébration de la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai. L’animateur protestait contre la tenue, à cette occasion, d’un concert organisé par le CRAN. On trouvera ici l’intégralité de l’interview dont j’ai extrait ce passage (article découvert via le fil Twitter d’Anna Guèye).

J’en conclus que, lorsque l’extrême-droite ne s’en mêle pas, l’idée qu’une commémoration demande du recueillement plutôt que des festivités, peut échapper à l’accusation de censure fasciste.

Sur la récente polémique, cet article de Nicolas Lebourg me semble plutôt juste, même si je ne suis pas sûr que le Front National ait, comme l’affirme l’auteur, seulement suivi le mouvement de protestation. Je partage en particulier son diagnostic quant au singulier manque de discernement de ceux qui ont eu l’idée d’un tel concert (au point qu’on croirait qu’elle a été suggérée par un disciple facétieux de Philippe Muray).  Qu’on me comprenne bien, je reconnais à chacun le droit de n’avoir rien à faire de la commémoration de Verdun (moi-même je ne m’en soucie guère), mais, quand on se charge d’organiser cette commémoration, on peut difficilement ne pas faire cas des sentiments de ceux à qui elle importe. La faute politique n’est pas d’avoir cédé aux pressions de l’extrême-droite en annulant le concert, mais de lui avoir offert un champ de bataille où elle avait quelque chose à gagner qu’on lui cède ou qu’on lui résiste.

A l’opposé, l’article de Karim Hammou et Laurence De Cock publié par LMSI succombe au défaut prévisible de sacrifier l’honnêteté intellectuelle aux nécessités de la lutte contre l’extrême-droite. Si les auteurs soulignent à juste titre la mauvaise foi des dénonciations de l’antisémitisme ou de l’homophobie de Black M de la part de militants d’extrême-droite :

« Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme sont d’autant plus absurdes qu’elles viennent de fractions du champ politique qui n’ont pas manqué de s’illustrer dans ce registre. »

Ils ne sont pas eux-mêmes exempts de reproches en la matière  : ils utilisent pour dédouaner Black M des arguments (par exemple le fait qu’il n’était pas l’auteur des paroles qu’il interprétait) dont on doute qu’ils les aient acceptés s’ils avaient servi à disculper un « souchien » suspect de sympathies frontistes (et on n’a pas connu LMSI aussi charitable dans l’interprétation quand il s’agissait d’accuser Charlie Hebdo d’islamophobie).

De même les auteurs cherchent à nous enfermer dans une fausse alternative  : soit on ne trouve rien à redire à l’idée du concert de Black M soit on est partisan de commémorations patriotardes exaltant le sacrifice etc… comme si la réconciliation franco-allemande n’était pas passée par là.

A ceux qui opposent au festivisme la nécessité du recueillement, les auteurs opposent ceci :

« Black M invitait, par son concert, à un temps de rencontre et d’amusement populaires. Mais on ne rit pas à Verdun, on ne danse pas à Verdun. Qu’y fait-on alors ? D’après ces gardien·ne·s de la réaction et du conservatisme patriotique et moral, on y honore des morts dont ils et elles confisquent la parole. Ces dernier·e·s ont tôt fait d’oublier plusieurs choses : la première est celle de l’amour de la musique populaire des jeunes morts au front, et c’eût été un bien bel hommage que d’honorer l’impertinence d’une jeunesse fauchée trop tôt … »

Je ne pense pas que cet amour de la musique populaire était moins présent chez les victimes de tous les massacres du XXe siècle, faut-il en conclure que ce serait un bel hommage d’organiser une rave party au Struthof   ou de charger Patrick Sébastien d’animer les festivités en hommage aux victimes d’Oradour ?

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