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Il est arrivé à Foucault de qualifier l’opposition du savoir et du pouvoir de « mythe occidental » :

« L’Occident va être dominé par le grand mythe selon lequel la vérité n’appartient jamais au pouvoir politique, le pouvoir politique est aveugle, le véritable savoir est celui qu’on possède quand on est en contact avec les dieux, ou quand on se souvient des choses, quand on regarde le grand soleil éternel ou qu’on ouvre les yeux à ce qui s’est passé. Avec Platon commence un grand mythe occidental qu’il y a antinomie entre savoir et pouvoir. S’il y a savoir, il faut qu’il renonce au pouvoir. Là où savoir et science se trouve dans leur vérité pure, il ne peut plus y avoir de pouvoir politique. Ce grand mythe doit être liquidé. C’est ce mythe que Nietzsche a commencé à démolir en montrant que derrière toute connaissance, ce qui est en jeu c’est une lutte de pouvoir. »

Dits et écrits, éd. F. Gros, p. 447-448

J’avais fait part de mes doutes sur le caractère proprement occidental de ce prétendu mythe lorsque je m’étais intéressé aux récits mettant en scène l’empereur de Chine légendaire Yao et l’ermite Xu You. La lecture du Livre du dedans (Fîhi-mâ-fîhi) de Djalâl ad-Dîn Rûmî me donne l’occasion de découvrir un autre exemple « non-occidental » de mise en garde contre la menace que le pouvoir représente pour le savoir :

« Le Prophète (sur lui la paix!) a dit : « Le pire des ulémas est celui qui rend visite aux émirs, et le meilleur des émirs est celui qui rend visite aux ulémas « . Le meilleur émir est celui qui est à la porte d’un faqîr, et le pire faqîr est celui qui est à la porte d’un émir ».

trad. Vitray-Meyerovitch, Actes Sud, Babel, p. 23

Roumi

Jala-ud-din Rûmî rencontrant Shams-ed-Dîn Tabrîzî (source)

On notera qu’un contact du pouvoir avec le savoir qui bénéficie au premier (guider son exercice, voire le légitimer) sans nuire au second (le corrompre, l’instrumentaliser)  ne semble pas ici complètement exclu puisque l’homme de savoir pourrait s’abstenir de rendre visite à l’homme de pouvoir sans pour autant fuir les visites de celui-ci. L’interprétation que Rûmî donne de ces propos me semble confirmer la possibilité d’une relation au pouvoir non compromettante pour le savoir. Selon Rûmî, il faut comprendre la relation « rendre visite à … » comme une image  : ce qui compte ce n’est pas de savoir qui se déplace mais 1) quel est la finalité de l’acquisition du savoir ? 2) qui fait effet sur qui ? Il admet la possibilité que le savoir ne soit pas acquis pour servir le pouvoir, et que l’homme de savoir puisse influer sur l’homme de pouvoir sans en être affecté en retour :

« Les gens ont pris cette tradition, selon son sens apparent, en l’interprétant de la façon suivante : il ne convient pas qu’un savant rende visite à un prince, de peur qu’il soit considéré comme le pire des savants. Le savant n’est pas celui qu’ils ont supposé : le pire des savants, c’est celui qui obtient une aide de la part des princes; sa renommée et sa situation dépendent de ces derniers et sont dues à la crainte que ceux-ci inspirent. Il a d’abord étudié afin que les princes lui remettent des présents, le respectent et lui octroient des dignités. C’est pour cela qu’il s’est perfectionné; son ignorance est devenue science. Et, par crainte du châtiment des princes, il est toujours obséquieux, il s’efforce de plaire à l’émir. Si le prince rend visite au savant, ou si le savant rend visite au prince, le savant est le pèlerin, le prince l’objet du pèlerinage.

Lorsque le savant a acquis sa science non à cause des princes mais pour Dieu, quand ses actes ont toujours été louables, car c’est sa nature et il ne peut agir autrement, de même que le poisson ne peut vivre hors de l’eau : un tel savant est uniquement guidé par la raison, et ses contemporains sont frappés d’une crainte respectueuse devant cette grandeur. Le monde reçoit le rayonnement de sa lumière, qu’il en soit ou non conscient. Si un tel savant rend visite à un prince, il est apparemment le pèlerin de l’émir, mais en réalité l’objet de son pèlerinage. Car c’est le prince qui reçoit la science, alors que le savant se suffit à lui-même, tel le soleil qui irradie : il donne sans distinction, transforme les pierres en cornalines et en rubis, les collines de poussière en mines de cuivre, d’or, d’argent et de fer, la terre desséchée en fraiche verdure, et il donne aux arbres des fruits multiples. Il octroie, il offre et ne reçoit pas . Les Arabes disent : « Nous avons appris à donner, et non à prendre ». Donc, le savant est celui qui est visité, et l’émir celui qui visite. »

ibid. p. 23-24

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