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« Il se peut que nous ne puissions penser que dans des formes héritées. Mais cela ne signifie pas que nous devions nous contenter de recueillir l’héritage. En pensant avec la philosophie ancienne, il doit être aussi possible de philosopher aujourd’hui. Emprunter aux Anciens, c’est leur prendre ce qui ne laisse pas de leur appartenir, c’est donc tenter de les lire fidèlement en accommodant notre regard historique sur eux, mais c’est aussi à l’inverse tenter de les comprendre complètement en assimilant leur pensée à la nôtre. C’est s’efforcer de sortir du cercle : histoire ou philosophie ?.
L’expression « histoire de la philosophie » est en effet une sorte d’oxymore. Comment, en toute rigueur, ce qui est historique pourrait-il être philosophique et réciproquement ? Si nous lisons un texte ancien dans sa dimension philosophique, nous y trouvons des idées que nous pouvons admettre, des thèses que nous pouvons faire nôtres, des arguments auxquels nous pouvons assentir, en somme nous prenons au sérieux son intention de vérité. Si nous lisons un texte ancien dans son épaisseur historique, nous y découvrons des concepts explicables par leur genèse ou leur contexte, un questionnement « significatif » d’une culture ou d’une tradition, un mode de pensée symptomatique d’un philosophe ou d’un courant, en somme nous lui attribuons des sens d’autant plus « intéressants » qu’ils échappent à sa propre visée : celle du vrai. Plus le texte acquiert de signification historique, moins il peut être porteur de vérités. Et dès que nous le prenons dans sa portée philosophique, toute distance historique s’abolit. De cette opposition entre deux visées de lecture, qui décompose l’idée confuse d’histoire de la philosophie en ses deux concepts distincts, l’antagonisme entre les lectures herméneutiques « continentales » et les lectures « analytiques » anglo-saxonnes est à certains égards une bonne illustration.
Pourtant, on ne doit pas opposer, et encore moins choisir, entre. « historicisme » et philosophia perennis. Tout dans une philosophie particulière est historique et pourtant tout ce qui est pour nous philosophique ne peut manquer de se soustraire à l’histoire. Nous ne cessons — et peut-être devons-nous ne pas cesser — de nous emparer des philosophies historiquement constituées sur un mode qui les détache de leur sol historique. Mais, au fond, n’était-ce pas, d’abord, notre « sens historique » qui les y avait enracinées ? Et ce « sens historique », auquel l’histoire elle-même nous a voués depuis le XIXe siècle, n’appartient-il pas aussi, indissolublement, au mode de philosopher qui est le nôtre aujourd’hui — à moins qu’il soit déjà celui d’hier ? »

Francis Wolff, L’être, l’homme, le disciple, PUF, p. 7 – 8