Étiquettes

, , , ,

« D’une façon qui peut de prime abord surprendre par l’insolite rapprochement qu’elle opère entre Athènes et Jérusalem, entre le mots si intensément et proprement grec de dialectique et la vie de Jésus, saint Augustin voit en ce dernier un dialecticien aussi. A propos de l’épisode évangélique du tribut à César, Augustin, répondant au donatiste Cresconius qui attaque éloquence et dialectique écrit : « Où était la dialectique ? Chez ceux qui tendirent les embûches de leur question et tentèrent de l’emporter par la ruse ? Ou bien plutôt chez celui qui, partant de l’interrogation même, en tira par la prudence de son interrogation leur réponse vraie (responsionem eorumprudentia interrogationis eliciens), et les força de confesser d’eux-mêmes la vérité qu’ils pensaient lui faire dire à ses risques et périls? »[1] Le Christ lui même « veut que nous obligions même les ennemis de la vérité , par une interrogation vigilante et des raisons invincibles, à rendre témoignage à la vérité. »[2]

[…]

Enfin il est des interrogations qui sont des actes et des épreuves par elles-mêmes, se dissociant de toutes demandes d’information comme de tout argument dialectique. C’est, pour Augustin, le cas des interrogations que l’Evangile place dans la bouche de Jésus. Sa christologie fait qu’il ne conçoit pas d’ignorance, même empirique, possible pour Jésus. Il y a donc en conséquence une ironie christique, thème au demeurant courant dans la patristique . Augustin cherche, en exégète, à en dégager la portée signifiante selon les divers contextes. Il a interrogé, en effet, comme s’il ignorait ce qu’il savait parfaitement. Et il a feint de ne pas le savoir  pour signifier, par sa prétendue ignorance, une autre chose ; signification qui, parce qu’elle était vraie, n’était assurément pas un mensonge. » [3] C’est une figure.

A propos d’une question du Christ à Philippe, saint Augustin remarque : « Parfois nous interrogeons sur ce que nous ne savons pas dans le désir d’entendre pour apprendre, et parfois nous interrogeons pour savoir si celui que nous interrogeons sait aussi. Mais le Seigneur, lui, savait l’un et l’autre ; il savait ce qu’il demandait, car il connaissait ce qu’il allait faire, et il savait pareillement l’ignorance de Philippe. Pourquoi dès lors, l’interrogeait-il, sinon pour manifester son ignorance? »[4] »

Jean-Louis Chrétien, Saint Augustin et les actes de paroles
PUF Quadrige, p. 21 – 22

[1] Contra Cresconium, I, XVII, 21
[2] Contra Cresconium, I, XVII, 22
[3] Contra mendacium, XII, 27
[4] In Ioh. Ev. tract. XXIV, 4