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« Le Lévitique détermine deux critères de pureté pour les animaux terrestres : d’avoir le sabot fourchu ou fendu, d’une part, et de ruminer d’autre part. […] Comme chrétien, Augustin considère que ces prescriptions alimentaires sont, pour sa foi, caduques, et il insiste par ailleurs, contre les manichéens , sur la pureté  et la bonté de toute créature de Dieu. Mais il pense que spirituellement l’opposition entre ceux qui ruminent  et ceux qui ne ruminent pas demeure à jamais pertinente. La rumination, à laquelle le langage courant prête souvent le sens péjoratif de ressassement ou de ressentiment, a pour lui une dimension positive. A quel titre ?

« Le sage rumine, le sot ne rumine pas. Mais cela, en termes clairs et en bon français (latine), qu’est-ce à dire? Le sage considère par la pensée ce qu’il a entendu ; mais le sot livre à l’oubli les paroles ouïes.Ce n’est pour aucune autre raison que dans la Loi, sont dits purs les animaux qui ruminent […] L’agneau signifie l’innocence de la sagesse qui rumine ; le porc signifie l’impureté de la sottise qui oublie. » […] Le Contra Faustum précise cette opposition entre la « pureté de la rumination » et l' »impureté de la non-rumination ». Il y en qui, « bien qu’ils écoutent volontiers les paroles de la sagesse, par la suite n’y pensent plus du tout ». En sens inverse, « ce que l’on a entendu d’utile, le rappeler, dans la douceur du souvenir, comme des entrailles de la mémoire jusqu’à la bouche de la pensée (os cogitationis), qu’est-ce d’autre que, d’une certaine façon, ruminer spirituellement? ».

La rumination de la parole est donc l’avenir de l’écoute : elle ne forme pas une simple conservation ou fixation, elle permet à ce que nous avons entendu de devenir nôtre, de ne cesser de devenir nôtre. Telle est son importance , qui en fait bien plus qu’une image de rencontre. »

Jean-Louis Chrétien, Saint Augustin et les actes de paroles, PUF Quadrige p. 51 – 52