Étiquettes

,

Autrefois tout semblait ne pas nous concerner
Tous les événements portaient des millésimes
Tout se passait très loin très haut dans les années

Ce n’est que dans les journaux qu’on lisait les crimes
Rien n’arrivait jamais que les hasards prévus
On se trouvait heureux de ses malheurs intimes

Le grêle brusquement sur nous s’est abattue
Elle coupe elle hache effiloche égratigne
Fouaille et fouette à la fois les feuilles éperdues

Elle cogne à la vitre elle perce la vigne
Elle frappe la vie en ses tendres surgeons
Elle écorche les troncs coche l’herbe à son signe

Et les paumes des fleurs et la chair des bourgeons
Elle arrache du front des forêts les châtaignes
Et disperse le vol affolé des pigeons

L’homme court en tout sens et les lampes s’éteignent
Son manteau se rabat sur sa face de sang
Il ne sait même plus si c’est l’âme qui saigne

Il ne sait même plus quel mal son corps ressent
Il crie et tout à coup s’étrangle d’épouvante
Il s’est pris dans la peur des troupeaux hennissants

Et la foule animale énorme et violente

Louis Aragon, Le roman inachevé,

Publicités