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« Rien ne m’agace d’avantage, dans la légende nationale, que l’aura guerrière forgée de toutes pièces à Paris par les politiciens, les écrivains et les artistes, que l’Histoire cautionne si peu. On oublie trop que – si la ville a excellé dans les révolutions – l’invasion étrangère a toujours beaucoup moins inspiré son génie belliqueux que la mise à mal de tel ou tel gouvernement cacochyme. Ni la défense de 1814, ni celle de 1940 (c’est le moins qu’on puisse dire) n’ont laissé de forts grands souvenirs militaires ; quant au siège de 1870 qui, plutôt que par le stoïcisme dans la défense, se recommande par un abus hugolien presque insupportable du geste et de la phrase, ni la droite ni la gauche, ni Trochu, ni Flourens ou Blanqui, n’y ont apporté le dixième du sérieux qu’elles mettaient à s’entre-déchirer. Au fond, je n’aime pas, je n’ai jamais aimé, cette ville femelle qui prétend exiger si impérieusement qu’on l’aime et dont l’effervescence tient surtout à la mousse de champagne – symbole pour moi de ce qu’il y a de pire dans le faire-accroire racoleur du caractère français. C’est dommage pour elle, mais jamais – et pourtant l’occasion lui en a été donnée à plus d’une reprise – notre capitale n’a su figurer cet emblème de la résolution nationale qu’ont été le Moscou de 1812, le Londres de 1940, le Leningrad de 1941, le Varsovie de 1943 ; elle n’a été que le symbole, sublimé plutôt mal que bien, de nos déchirements. »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Pléiade II, p. 1045

Geneviève Attila

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