Étiquettes

, ,

L’aphorisme du Crépuscule des idoles  : « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » est vraisemblablement le plus fameux des aphorismes de Nietzsche. On pourrait pourtant considérer qu’il est exposé à des objections évidentes … du genre suivant par exemple.

On répondra, bien entendu, que ce prétendu contrexemple ne porte que contre une interprétation simplette de l’aphorisme. Soit, mais quelle est alors  la bonne interprétation ? Pour y voir plus clair, il me semble qu’on peut s’appuyer sur un texte de Nietzsche plus ancien et beaucoup moins célèbre, mais plus explicite.

Biens meubles et terres au soleil.

Quand la vie vous a une fois traité de façon bien rapace, et vous a pris tout ce qu’elle pouvait d’honneurs, de joies, d’adeptes, de santé, de biens de toutes sortes, on découvrira peut-être à la suite, après la première frayeur, que l’on est plus riche qu’auparavant. Car alors seulement on sait ce qui vous appartient si bien en propre  qu’aucun brigand  n’est plus capable d’y toucher ; et ainsi, l’on sortira peut-être de tant de saccage et de bouleversement avec la distinction d’un grand propriétaire foncier.  

Humain trop humain II, § 343

La différence avec l’aphorisme du Crépuscule des idoles ne tient pas seulement à la longueur du texte et au registre métaphorique mobilisé (la richesse étant remplacée par  la force),  on peut, en effet, noter que l’aphorisme d’Humain trop humain n’est pas aussi affirmatif que son fameux cousin : il est ponctué par deux « peut-être ». L’inspiration stoïcienne de ce texte me semble manifeste : cette idée que la vraie richesse consiste à savoir ce qui nous appartient en propre évoque le premier chapitre du Manuel où Epictète explique que la condition pour être effectivement libre est de savoir où réside cette liberté.

« Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui, de par leur nature, sont serviles, et propres à toi celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras dieux et hommes. Mais si tu crois tien cela seul qui est tien [jugement, tendance, désir et aversion], et étranger ce qui en effet t’est étranger [corps, richesse, célébrité, pouvoir], nul ne te forcera jamais à faire une chose, nul ne t’en empêchera ; tu ne te plaindras de personne, tu n’accuseras personne ; tu ne feras pas involontairement une seule action ; personne ne te nuira, et d’ennemi, tu n’en auras point, car tu ne souffriras rien de nuisible.»

Ce que souligne le §. 343 d’Humain trop humain II c’est que l’expérience de la dépossession des fausses richesses (de ce que nous croyons à tort nous appartenir en propre) constitue une occasion privilégiée de prendre conscience de la nature des vraies richesses (de ce qui nous appartient en propre).

Publicités