Étiquettes

, , ,

« Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l’origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l’opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l’invention d’une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu.

Est-ce là le point de départ de la philosophie ? Est juste tout ce qui paraît tel à chacun. Et comment est-il possible que les opinions qui se contredisent soient justes ? Par conséquent, non pas toutes. Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Pourquoi à nous plutôt qu’aux Syriens, plutôt qu’aux Égyptiens ? Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un tel ? Pas plus les unes que les autres. Donc l’opinion de chacun n’est pas suffisante pour déterminer la vérité.

Nous ne nous contentons pas non plus quand il s’agit de poids ou de mesures de la simple apparence, mais nous avons inventé une norme pour ces différents cas. Et dans le cas présent, n’y a-t-il donc aucune norme supérieure à l’opinion ? Et comment est-il possible qu’il n’y ait aucun moyen de déterminer et de découvrir ce qu’il y a pour les hommes de plus nécessaire ? Il y a donc une norme. Alors, pourquoi ne pas la chercher et ne pas la trouver, et après l’avoir trouvée, pourquoi ne pas nous en servir par la suite rigoureusement, sans nous en écarter d’un pouce? »

EPICTETE, Entretiens, II, 11

*

– Tiens, tu comptes recycler sur ton blog les commentaires de texte qui font ton quotidien ?

– Non,  je n’aurais rien à apprendre aux quelques professeurs de philosophie qui composent mon lectorat et je craindrais d’ennuyer les autres.

– Dommage pour les élèves de passage en quête d’un moyen de se décharger d’un pensum.

– Pour eux, et pour les autres, je ferai quand même une remarque sur ce texte. Il y a un point qui m’a toujours frappé : c’est le passage en force dans le dernier paragraphe  :

Et comment est-il possible qu’il n’y ait aucun moyen de déterminer et de découvrir ce qu’il y a pour les hommes de plus nécessaire ? Il y a donc une norme.

Conclure du besoin que nous avons d’une chose à l’existence de cette chose,  voilà une inférence contre laquelle nous sommes aujourd’hui mis en garde.

– Elle se justifierait dans le cadre de la conception stoïcienne de la providence, non ?

– Peut-être. Mais pour admettre une telle providence contre ceux qui la nient, il faudrait déjà être assuré de disposer de la norme permettant d’en départager l’affirmation et la négation.

– Et pourquoi n’y aurait-il pas plutôt une providence maligne qui aurait disposé que, plus il nous importe de savoir quelque chose, moins il nous est possible de le savoir. Les questions les plus essentielles seraient les plus insolubles … ça me paraît plus vraisemblable finalement.

– C’est une hypothèse gratuite.

– Moi je la trouve tentante.

– Derrière cette tentation tu devrais soupçonner une projection de ta pusillanimité : c’est parce que ta réticence à prendre parti croît avec  les enjeux que tu es porté à imaginer que les questions les plus importantes sont les plus insolubles.

Publicités