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« Chaque année Aristippe passait deux mois avec Laïs à Egine, lors du festival de Poseidon; un habitant le lui reprocha en lui disant, « Tu lui donnes tellement l’argent, tandis qu’elle se vautre avec Diogène le cynique pour rien. » Il lui répondit: « Je dépense beaucoup pour Laïs afin que je puisse en tirer profit moi-même, et non pour empêcher d’autres d’en faire ainsi. » Diogène lui dit: « Aristippe, tu habites avec une simple putain. Ou bien, conduis-toi en cynique comme moi, ou bien cesse totalement,  » Aristippe lui disait :  » Ne penses-tu pas, Diogène qu’il est absurde de vivre dans une maison où d’autres hommes ont vécu avant? » « Pas du tout, » répondit Diogène. « N’est-il pas non plus absurde de naviguer dans un bateau dans lequel beaucoup ont navigué? » « Encore moins. » dit-il. « Dans ce cas, il n’est pas absurde de coucher  avec une femme qui a déjà servi. »

Athénée, XIII, 588 E-F

Je ne présente pas Diogène, mais peut-être faut il dire quelques mots des deux autres protagonistes. Aristippe de Cyrène, disciple de Socrate, est le fondateur de l’école cyrénaïque, il soutient des thèses hédonistes. Il fut au service du tyran de Syracuse, ce que, aux dires de Diogène Laërce, lui aurait reproché Diogène le cynique. Quant à Laïs, il s’agit d’une courtisane, voici ce qu’en dit le Athénée de Naucratis dans le passage qui précède celui que j’ai cité :

« Laïs d’Hyccara, (c’est une ville sicilienne, d’où elle avait été conduite en tant que captive à Corinthe) [1] […]  elle devint la maîtresse d’Aristippe, de l’orateur Démosthène et de Diogène le cynique. […] comme Xenophon l’indique dans ses Mémorables: « quelqu’un disait qu’elle était très belle et qu’elle avait des seins indescriptibles : Socrate dit, ‘Il faut que nous allions voir cette femme; il n’est pas possible de juger sa beauté par la rumeur.' » Laïs était si belle que les peintres vinrent chez elle pour reproduire ses seins et son buste. Dans sa rivalité avec Phryné, elle eut un grand nombre d’amants, ne faisant aucune distinction entre riche et pauvre et sans aucun dédain. »

lais d hyccara

Laïs d’Hyccara (source)

Je dois avouer que je ne comprend pas bien le sens de l’injonction de Diogène à Aristippe : « conduis-toi en cynique comme moi, ou bien cesse totalement ». En quoi consisterait le fait de se conduire en cynique comme Diogène ? continuer à bénéficier des faveurs de Laïs sans la payer ?

Diogène Laërce, dans le chapitre qu’il consacre à Aristippe évoque la même comparaison entre une femme et une maison qu’Athénée, mais il ne la présente pas comme une réponse à Diogène le cynique :

« Un autre lui reprochait de vivre avec une fille de joie. Aristippe lui demanda : « Voyez-vous une différence entre une maison qui a eu beaucoup de locataires, et une qui n’a jamais été habitée ? — Non. — Entre un bateau qui a porté des milliers de gens et un où personne n’est jamais monté ? — Non. — Pourquoi donc y aurait-il une différence entre coucher avec une femme qui a beaucoup servi, et coucher avec une femme intacte ? »

Un peu plus loin Diogène Laërce évoque une autre justification donnée par Aristippe de ses relations avec Laïs :

« Il fréquentait aussi la fameuse courtisane Laïs […] Aux gens qui l’en blâmaient, il avait coutume de dire : « Je possède Laïs, mais je n’en suis pas possédé, et j’ajoute que s’il est beau de vaincre ses passions et de ne pas se laisser dominer par elles, il n’est pas bon de les éteindre tout à fait. »

On aura bien compris que les relations sexuelles avec la courtisane ne détournent pas nos philosophes de la sagesse. Mais ce qu’on aimerait savoir, et que ces textes androcentrés ne nous disent pas, c’est ce qu’il en est des relations de  Laïs avec la sagesse. Que devrait-elle changer à sa conduite pour suivre, par exemple,  la voie de Diogène ? Je suis embarrassé pour répondre à cette question notamment parce que j’ignore ce que les cyniques ont pu dire de la différence entre homme et femme : qu’est ce qui ,pour eux, tient à la nature, qu’est ce qui relève de la convention en cette matière.

 [1] En fait il semble qu’il y ait eu deux courtisanes nommées Laïs : une Laïs d’Hyccara et une Laïs de Corinthe, entre lesquelles Athénée opère ici une confusion.