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« Descartes semble vouloir dérober son secret à la divinité, comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel afin d’introduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai qu’une hypothèse à l’aide de laquelle  on peut arriver à ce but, lui parait de son propre aveu aussi utile, aussi belle et aussi précieuse que la vérité même. Voyez ce qu’il dit dans ses Principes. »

Joseph Joubert, 10 mars 1800, Carnets I, p.343

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Je ne sais pas si Joubert est le premier à avoir fait ce rapprochement, mais il est certain qu’il n’est pas le dernier. On pense évidemment à ce passage de la VIe partie du Discours de la méthode auquel ne doit échapper aucun élève de terminale  :

« Car elles [les notions de physique qu’il a découvertes] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.« 

Quant au texte auquel Joubert fait référence il s’agit vraisemblablement de cet extrait du §. 204 de la Quatrième partie des Principes de philosophie où Descartes propose une solution qu’on est tenté de qualifier de pragmatiste au problème de la sous détermination empirique des théories.

« On répliquera peut-être encore ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons soient produits par elles, parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en mêmes façon, et entre elles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues, ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous ces moyens il a voulu employer à les faire, ce que je ne fais aucune difficulté à accorder. Et je croirai avoir assez fait si les causes que j’aie expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblable à ceux que nous voyons dans le monde, sans m’informer si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits. Même je crois qu’il est aussi utile pour la vie de connaître des causes ainsi imaginées que si on avait la connaissance des vraies ; car la médecine, les mécaniques, et généralement tous les arts à quoi la connaissance de la physique peut servir, n’ont pour fin que d’appliquer tellement quelques corps sensibles les uns aux autres que, par la suite des causes naturelles, quelques effets sensibles soient produits ; ce que l’on pourra faire tout aussi bien en considérant la suite de quelques causes ainsi imaginées , quoique fausses, que si elles étaient les vraies, puisque cette suite est supposée semblable en ce qui regarde les effets sensibles. »

Ce qu’il est amusant de constater, si, avec Joubert, on considère ce texte comme une illustration du prométhéisme cartésien, c’est qu’en réalité Descartes nous explique ici qu’il n’est pas nécessaire de voler le véritable secret de Dieu pour permettre aux hommes de « multiplier les arts sur la terre ». Le Prométhée cartésien ne pénètre pas dans la demeure divine, il pratique une forme d’espionnage industriel qui se contente finalement des données publiques. D’un autre côté, pourrait-on dire, si cela suffit, c’est peut-être parce que ce Dieu vérace est bien accommodant.

 

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