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Vous passez pour un gros malpoli parce que vous préférez jouer avec votre smartphone que de faire la conversation aux personnes qui sont en votre compagnie. Et si c’était vous qui aviez raison ?

« Rien ne rétrécit plus l’esprit, rien n’engendre plus de riens, de rapports, de paquets, de tracasseries, de mensonges, que d’être éternellement renfermés vis-à-vis les uns des autres dans une chambre, réduits pour tout ouvrage à la nécessité de babiller continuellement. Quand tout le monde est occupé l’on ne parle que quand on a quelque chose à dire; mais quand on ne fait rien il faut absolument parler toujours, et voilà de toutes les gênes la plus incommode et la plus dangereuse. J’ose même aller plus loin et je soutiens que pour rendre un cercle vraiment agréable, il faut non-seulement que chacun y fasse quelque chose, mais quelque chose qui demande un peu d’attention. Faire des nœuds c’est ne rien faire et il faut tout autant de soin pour amuser une femme qui fait des nœuds que celle qui tient les bras croisés. Mais quand elle brode, c’est autre chose; elle s’occupe assez pour remplir les intervalles du silence. Ce qu’il y a de choquant, de ridicule est de voir pendant ce temps une douzaine de flandrins se lever, s’asseoir, aller, venir, pirouetter sur leurs talons, retourner deux cents fois les magots de la cheminée et fatiguer leur minerve à maintenir un intarissable flux de paroles: la belle occupation! Ces gens-là, quoi qu’ils fassent seront toujours à charge aux autres et à eux-mêmes. Quand j’étais à Motiers j’allais faire des lacets chez mes voisines; si je retournais dans le monde, j’aurais toujours dans ma poche un bilboquet et j’en jouerais toute la journée pour me dispenser de parler quand je n’aurais rien à dire. Si chacun en faisait autant les hommes deviendraient moins méchants, leur commerce deviendrait plus sûr et je pense, plus agréable. Enfin que les plaisants rient s’ils veulent, mais je soutiens que la seule morale à la portée du présent siècle est la morale du bilboquet. »

Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, Livre cinquième

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