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Dans une conférence prononcée pour le 250e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques dont le texte est publié dans Anthropologie structurale II,  Claude Lévi-Strauss présente Rousseau comme le fondateur des sciences de l’homme.  Je ne restituerai pas ici l’argumentation de Lévi-Strauss  : je ne l’ai jamais trouvé très convaincante [1], mais ce n’est pas le sujet. Mon intention est de signaler une contribution de Rousseau à la fondation de l’ethnologie dont maître Claude ne parle pas : la théorisation de l’observation participante[2].

Ainsi je commence à voir les difficultés de l’étude du monde et je ne sais pas même quelle place il faut occuper pour le bien connaitre. Le philosophe en est trop loin, l’homme du monde en est trop près. L’un voit trop pour pouvoir réfléchir, l’autre trop peu pour juger du tableau total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il le considère à part; et n’en pouvant discerner ni les liaisons ni les rapports avec d’autres objets qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais à sa place et n’en sent ni la raison ni les vrais effets. L’homme du monde voit tout et n’a le temps de penser à rien: la mobilité des objets ne lui permet que de les apercevoir et non de les observer; ils s’effacent mutuellement avec rapidité et il ne lui reste du tout que des impressions confuses qui ressemblent au chaos.

On ne peut pas non plus voir et méditer alternativement, parce que le spectacle exige une continuité d’attention qui interrompt la réflexion. Un homme qui voudrait diviser son temps par intervalles entre le monde et la solitude, toujours agité dans sa retraite et toujours étranger dans le monde, ne serait bien nulle part. Il n’y aurait d’autre moyen que de partager sa vie entière en deux grands espaces: l’un pour voir, l’autre pour réfléchir. Mais cela même est presque impossible, car la raison n’est pas un meuble qu’on pose et qu’on reprenne à son gré et quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pensera de sa vie.

Je trouve aussi que c’est une folie de vouloir étudier le monde en simple spectateur. Celui qui ne prétend qu’observer n’observe rien, parce qu’étant inutile dans les affaires et importun dans les plaisirs, il n’est admis nulle part. On ne voit agir les autres qu’autant qu’on agit soi-même; dans l’école du monde comme dans celle de l’amour, il faut commencer par pratiquer ce qu’on veut apprendre.
Quel parti prendrai-je donc, moi étranger, qui ne puis avoir aucune affaire en ce pays et que la différence de religion empêcherait seule d’y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m’abaisser pour m’instruire et ne pouvant jamais être un homme utile, à tâcher de me rendre un homme amusant. Je m’exerce, autant qu’il est possible, à devenir poli sans fausseté, complaisant sans bassesse et à prendre si bien ce qu’il y a de bon dans la société, que j’y puisse être souffert sans en adopter les vices. Tout homme oisif qui eut voir le monde doit au moins en prendre les manières jusqu’à certain point; car de quel droit exigerait-on d’être admis parmi des gens à qui l’on n’est bon à rien et à qui l’on n’aurait pas l’art de plaire? Mais aussi, quand il a trouvé cet art, on ne lui en demande pas davantage, surtout s’il est étranger.

Jean Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse
Seconde partie Lettre XVII, de Saint-Preux à Julie

[1] Comme j’ai toujours entendu cité ce texte favorablement, je présume que c’est moi qui doit avoir tort.

[2] Je n’ai pas la naïveté de croire avoir découvert quelque chose qui n’aurait pas déjà été signalé.

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