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— Nous avons, lui dis-je, interrompu votre lecture, et nous devons d’autant plus nous le reprocher, qu’il me semble qu’elle vous intéressait.
— C’était, répondit-elle, l’histoire d’un amant malheureux.
— Il n’est pas aimé, sans doute, repris-je.
— Il l’est, répondit-elle.
— Comment peut-il donc être à plaindre, lui dis-je ?
— Pensez-vous donc, me demanda-t-elle, qu’il suffise d’être aimé pour être heureux, et qu’une passion mutuelle ne soit pas le comble du malheur, lorsque tout s’oppose à sa félicité ?
— Je crois, répondis-je, qu’on souffre des tourments affreux, mais que la certitude d’être aimé aide à les soutenir. Que de maux un regard de ce qu’on aime ne fait-il pas oublier ! Quelles douces espérances ne fait-il pas naître dans le cœur ! De combien de plaisirs n’est-il pas la source !
— Mais considérez donc, reprit-elle, quel est l’état de deux amants dont tout contrarie les désirs !
— Ils souffrent sans doute, répondis-je, mais ils s’aiment : ces obstacles qu’on leur oppose, ne font qu’augmenter dans leur cœur un sentiment qui leur est déjà si cher ; et n’est-ce pas travailler pour eux, que de leur donner les moyens d’accroître leur passion ? Se voient-ils un moment ? Que ce moment a de charmes ! Peuvent-ils se parler ? Avec quel plaisir ne se rendent-ils pas compte de leurs plus secrètes pensées ! Sont-ils gênés par des jaloux, ou des surveillants ? Ils savent encore se dire qu’ils s’aiment, se le prouver même, mettre de l’amour dans les actions qui paraissent le plus indifférentes, ou dans les discours qui semblent le moins animés.
— Ce que vous dites peut être vrai, répondit-elle ; mais pour un moment tel que celui dont vous parlez, que de jours d’inquiétude et de douleur ! Souvent encore, la crainte de l’infidélité se joint aux tourments de l’absence. Le moyen qu’on se croie sûre d’un amant qu’on ne voit pas ? Ne peut-il pas se lasser, chercher d’abord des distractions, et finir par un autre attachement qui ne lui laisse pas même le souvenir du premier ?
— Le malheur de perdre ce qu’on aime ne dépend pas toujours d’une passion contraire, et je crois, repris-je, que des amants qui jouissent en liberté du plaisir d’aimer, peuvent plus aisément encore se porter à l’inconstance.

Crébillon fils, Les égarements du cœur et de l’esprit, Gallimard Folio, p. 190 – 192

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Quelques éléments complémentaires sur le même thème

La source du titre de l’article.

Une défense nipponne de la distance en amour.

Pour une exploration des illustrations et des arrière-plan de cette thèse :

« ces obstacles qu’on leur oppose, ne font qu’augmenter dans leur cœur un sentiment qui leur est déjà si cher ; et n’est-ce pas travailler pour eux, que de leur donner les moyens d’accroître leur passion ? »

on peut recommander la lecture de L’amour et l’occident de Denis de Rougemont.

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