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434. Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l’indifférence aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs.

La Rochefoucauld, Maximes

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Le registre prescriptif de cette maxime la distingue au sein d’un recueil où la tonalité dominante est descriptive. Les explications qui ne sont pas nécessaires lorsqu’il s’agit d’attirer notre attention sur des faits que chacun peut observer,  seraient ici bien utiles pour éclairer la raison d’être des normes énoncées. Il faut se risquer à interpréter.

La maxime contient deux prescriptions qu’on peut mettre en perspective ainsi : la première énonce qu’on ne peut (en droit) pas faire comme s’il n’y avait pas eu trahison, la seconde qu’on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas eu amitié avant la trahison.

La première prescription pourrait paraître inutile : on pourrait, en effet, faire valoir que lorsque notre confiance a été trompée il n’est pas en notre pouvoir de faire de nouveau confiance aux marques d’amitié même quand on voudrait le faire. Le propos de La Rochefoucauld n’est pas tant ici d’énoncer un objectif qu’il faudrait s’efforcer d’atteindre que d’énoncer une limite à nos obligations : on n’a pas à se faire violence pour donner davantage que de l’indifférence aux marques d’amitié. La tromperie a suspendu des obligations préexistantes.  Considérée sous un autre angle, cette première prescription peut paraître sévère si les marques d’amitié dont il est question reflètent un effort pour se faire pardonner et non pour faire comme si rien ne s’était passé. A-t-on le droit d’être indifférent à une volonté de rachat ? Le pardon est-il purement surérogatoire?

Mon interprétation spontanée de la deuxième prescription suppose qu’en conservant une sensibilité aux malheurs de celui qui a trahi on lui doit encore davantage qu’à un simple inconnu ; dans cette interprétation les obligations créées par l’amitié ne seraient pas complètement supprimées par la tromperie. On pourrait soutenir une autre interprétation dans laquelle devoir être sensible aux malheurs de l’autre c’est lui en devoir autant (mais pas moins) qu’à n’importe qui.   Quoiqu’il en soit c’est à la dé-liaison des obligations qu’il s’agit de mettre des limites : il s’agit de ne pas se laisser aller au ressentiment et à la Schadenfreude vengeresse. Reste à savoir, cette fois encore, dans quelle mesure cela dépend de nous.

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