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En attendant de continuer à dire le mal que je pense de L’hypothèse communiste de Badiou, je voudrais partager un texte qu’il m’a permis de découvrir : il s’agit d’un extrait des Lettrines où Julien Gracq commente L’insurgé de Jules Vallès.

« Marx a été indulgent pour l’état-major de la Commune, dont il avait parfaitement vu l’insuffisance. La révolution a aussi ses Trochu et ses Gamelin. La franchise de Vallès consterne, et ferait prendre en horreur cet état-major proclamationnaire, ces révolutionnaires de chand’vins sur le passage desquels crachaient, les derniers jours de la semaine sanglante, les barricadiers les Belleville. Il n’y a pas d’excuse à mener même le bon combat quand on le mène si légèrement.

Une espèce de nausée atroce monte à suivre la chienlit ubuesque et pathétique des dernières pages, où le malheureux délégué de la Commune, son écharpe qu’il n’ose plus montrer serrée sous le bras dans un journal, sorte d’irresponsable de quartier, de Charlot pétroleur sautillant entre les éclats d’obus, erre comme un chien perdu d’une barricade à l’autre, inapte à quoi que ce soit, rudoyé par les blousiers qui montrent les dents, distribuant à la diable des bons de harengs, des bons de cartouches et des bons d’incendie, et implorant de la foule hargneuse qui le serre de trop près, furieusement secouée dans le pétrin où il l’a mise, — piteusement, lamentablement — « Laissez-moi seul, je vous prie. j’ai besoin de penser tout seul ».

Dans son exil de courageux irresponsable, il a dû quelquefois se réveiller la nuit et entendre encore ces voix tout de même un peu sérieuses de gens qui vont se faire trouer la peau dans quelques minutes, et qui lui criaient si furieusement de la barricade: « Où sont les ordres? où est le plan? » »

Julien Gracq, Lettrines, Pléiade II, p. 205