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Je viens de lire L’hypothèse communiste d’Alain Badiou ; j’ai l’intention de coucher par écrit les réflexions que cette lecture m’inspire, mais je ne compte pas pour autant produire un article très construit sur le sujet. Je me contenterai aujourd’hui d’exprimer mon avis général sur l’ouvrage et je consacrerai d’autres articles à des points plus particuliers.

Badiou - communisme

Pour que le point de vue avec lequel j’abordais la lecture de cet ouvrage soit clair je dois préciser préalablement deux choses

1) je n’avais presque rien lu de Badiou jusque là et en particulier je n’ai pas lu ses ouvrages théoriques principaux : L’être et l’événement et Logique des mondes. Je peux dores et déjà ajouter que les références que Badiou fait à ces œuvres dans L’hypothèse communiste ne me donnent pas spécialement de combler mes lacunes en la matière.

2) j’étais plutôt bien disposé envers le projet, annoncé par Badiou au début du livre, de secouer le lieu commun qui prétend que « l’idée communiste est une utopie criminelle qui ayant partout échoué doit laisser place à une culture des droits de l’homme » .

Cela étant précisé, je peux maintenant expliquer pourquoi je trouve ce livre très décevant, même si certains passages sont intéressants. Ce que je lui  reproche essentiellement c’est qu’il ne peut convaincre que des convaincus. L’argumentation, à mes yeux, n’est absolument pas à la hauteur de l’objectif poursuivi.

Un élément qui me paraît symptomatique c’est que Badiou ne se donne pas d’adversaire philosophique solide. Les seuls philosophes qu’il mentionne comme représentants de la thèse qu’il attaque sont les « nouveaux philosophes ». Badiou sait bien qu’il s’en prend là à des cibles faciles aux yeux de ses lecteurs potentiels ; au cas où un lecteur égaré accorderait à BHL où Glucksmann une quelconque autorité, il prend soin d’ajouter que « sous le nom de nouvelle philosophie on retrouve tous les arguments de l’anti-communisme américain des années cinquante » (p.7). Badiou ne nous explique pas pourquoi, alors que le reflux du communisme est un phénomène mondial, il ne s’en prend qu’à une cible intellectuelle franco-française. Il ne se donne pas la peine de rompre des lances avec des adversaires qui ne seraient pas a priori discrédités : il se garde bien d’évoquer Hannah Arendt, Castoriadis etc.

S’il n’y a pas d’adversaire consistant, il n’y a pas non plus, dans L’hypothèse communiste, de discussion précise des arguments en faveur de la thèse adverse. Badiou ne se donne pas la peine, par exemple, de répondre aux arguments des libéraux à propos des problèmes que pose la planification, à vrai dire il ne s’abaisse même pas à mentionner leur existence.

Je profite de cette remarque pour signaler ce qui est à mes yeux une autre faiblesse du livre :  Badiou n’aborde le communisme que sous l’angle politique et fait l’impasse sur la dimension économique. Si vous souhaitez avoir des éclaircissements sur le marché et la planification ou sur la division du travail, mieux vaut passer votre chemin. Ce qui intéresse ici Badiou c’est l’organisation politique, et en particulier la possibilité d’échapper à la forme du Parti-Etat ; du communisme comme mode de production, il ne sera pas question. C’est plutôt étonnant car, inversement,  quand Badiou évoque le régime parlementaire il ne manque pas de le rapporter à sa base économique en parlant d’ordre capitalo-parlementaire. De surcroît il ne s’explique nullement sur cette éviction de la dimension économique du communisme. Peut-être considère-t-il que si la question de l’échec du communisme se pose ce n’est que dans le registre politique. C’est ce que pourrait laisser supposer cette affirmation assez ahurissante à propos du Grand Bond en avant : « si échec il y a, il est de nature politique » (p. 93).

Les deux défauts que je viens de signaler : d’une part l’absence l’absence de réponse précise à des arguments précis, d’autre part l’éviction de la dimension économique,  sont deux aspects de ce qui constitue, à mes yeux, la faiblesse rédhibitoire de l’ouvrage  : l’idée du communisme y reste largement indéterminée. Dans le dernier chapitre intitulé L’idée du communisme nous parle beaucoup de sa conception de l’idée, mais ne nous dit presque rien du contenu de l’idée du communisme. Badiou voudrait accréditer le lieu commun qu’est l’analogie entre adhésion au communisme et foi religieuse, qu’il ne s’y prendrait pas autrement : car sa manière de réaffirmer la valeur de l’idée du communisme en laissant cette idée dans l’indétermination, n’est pas sans ressemblance avec l’attitude des défenseurs de la foi pour lesquels la nécessité de croire l’emporte sur celle d’éclaircir ce qu’on croit.

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