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« Waldetar n’était pas originaire d’Alexandrie. Né au Portugal, il vivait maintenant avec sa femme et ses trois enfants au Caire, non loin du dépôt ferroviaire. D’étape en étape, la vie l’avait toujours, inéluctablement, poussé vers l’est. Après avoir échappé, tant bien que mal, à la chaleur de serre de ses frères séphardims, il s’était lancé vers l’autre extrême et s’était pris de passion pour ses lointaines origines. Pays du triomphe, pays de Dieu. Pays de la souffrance aussi. Le spectacle de certaines formes de persécution avait le don de le bouleverser.
Mais Alexandrie, c’était un cas à part. En l’an 354 du calendrier juif, Ptolémée Philopator, s’étant vu refuser l’entrée du Temple de Jérusalem, avait, de retour à Alexandrie, fait jeter en prison par centaines les membres de la communauté juive. Les chrétiens, en fait, ne furent pas les premiers à être exhibés et massacrés en masse pour là distraction de la foule. Ptolémée donc, après avoir donné l’ordre d’enfermer les juifs dans l’hippodrome, s’offrit deux jours de débauche. Le roi, ses invités et un troupeau d’éléphants de combat se saturèrent de vin et d’aphrodisiaques : quand leur soif de sang fut intense à point, les éléphants furent poussés dans l’arène et lâchés contre les juifs. Mais, inexplicablement, ils se retournèrent (d’après la légende) contre les gardes et les spectateurs et en piétinèrent, un grand nombre. Ptolémée fut si frappé par l’événement qu’il fit libérer les condamnés, il leur rendit leurs privilèges et leur donna licence de tuer leurs ennemis.
Waldetar, homme profondément religieux qui avait entendu cette histoire de la bouche de son père, avait tendance à adopter le point de vue du bon sens. Si, en effet, le comportement d’un être humain pris de boisson est imprévisible, encore moins prévisible est celui d’un troupeau d’éléphants saouls.
Pourquoi expliquer cet épisode par l’intervention divine ? Les exemples d’interventions semblables ne manquaient pas dans l’histoire, et toutes inspiraient de la terreur à Waldetar et lui faisaient prendre conscience de sa propre petitesse : Noé averti du déluge, la mer Rouge asséchée, Loth fuyant Sodome anéanti. « Les hommes, songeait Waldetar, peut-être même les séphardims, sont à la merci de la terre et des mers. Qu’un cataclysme soit accident ou volonté, ils ont toujours besoin d’un Dieu pour les protéger du mal. »
La tempête et le tremblement de terre n’ont pas d’intelligence. L’âme ne peut tabler sur la non-âme. Dieu seul le peut.
Mais les éléphants, eux, ont des âmes. Tout ce qui est capable de se saouler, raisonnait-il, doit avoir une âme, en quelque sorte. Peut-être est-ce là la seule signification que l’on puisse attribuer à l’âme. Les incidents entre une âme et une autre ne sont pas du ressort direct de Dieu : ils sont fonction soit du hasard, soit de la vertu. Et c’est le hasard qui a sauvé les juifs de l’hippodrome. »

Thomas Pynchon, V, p. 95 -96

A l’origine je ne voulais partager ce texte que pour la considération philosophique finale que je souhaitais livrer à la méditation de mes lecteurs :

« Tout ce qui est capable de se saouler […] doit avoir une âme, en quelque sorte. Peut-être est-ce là la seule signification que l’on puisse attribuer à l’âme. »

J’étais sur le point de poster l’extrait quand j’ai été agressé assailli par une question : d’où Pynchon tirait-il cette histoire d’éléphants ivres? était ce une pure invention et sinon quelle était sa source ? La réponse ne fut pas difficile  à trouver : l’anecdote est tirée des chapitres 5 et 6 du Troisième livre des Maccabées.

III-Maccabées

Comme on peut s’en douter là où Pynchon parle d’un retournement inexplicable des éléphants contre les gardes de Ptolémée, le texte biblique mentionne explicitement une intervention divine :

 » Le roi s’approcha de l’hippodrome avec les éléphants et toute sa bruyante armée.
Quand les Juifs l’aperçurent, ils poussèrent de grands cris vers le ciel, si bien que les vallées voisines en retentirent, et que les troupes mêmes ne purent se contenir et éclatèrent aussi en lamentations.
Alors le vrai Dieu, tout-puissant et glorieux, fit apparaître sa sainte face. Il ouvrit les portes du ciel, et il en descendit deux anges à la fois splendides et terribles à voir, et visibles pour tout le monde, excepté pour les Juifs.
Ils se placèrent devant la troupe des adversaires, les remplirent d’une peur terrible, et les arrêtèrent, immobiles et comme liés avec des chaînes.
Le roi même fut saisi d’un frisson par tout son corps, et il oublia tout à coup son farouche emportement.
Les bêtes se tournèrent contre les soldats armés qui les suivaient et les firent périr en les foulant aux pieds.
Alors la fureur du roi se changea en lamentations et sanglots au sujet de ce qu’il avait médité auparavant. »

III Maccabées VI, 16 -22

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La recherche d’illustrations pour cette histoire m’a donné l’occasion de découvrir deux autres histoires d’éléphants.

D’une part il y a une autre histoire d’éléphants dans les Livres des Maccabées : il s’agit de la mort héroïque d’Eléazar Maccabée au cours de la bataille de Beth Zacharia (162 ac. J.-C.).

Mort Eléazar

« Ils [l’armée séleucide] vinrent par l’Idumée et assiégèrent Bethsour qu’ils combattirent longtemps à l’aide de machines. Mais les autres, opérant des sorties, y mettaient le feu et luttaient vaillamment.
Alors Judas partit de la Citadelle et vint camper à Bethzacharia en face du camp royal.
Le roi, debout de grand matin, enleva sa troupe d’un bond sur le chemin de Bethzacharia où les armées prirent leur position de combat et sonnèrent de la trompette.
On exposa à la vue des éléphants du jus de raisin et de mûre pour les disposer à l’attaque.
Les bêtes furent réparties parmi les phalanges. Près de chaque éléphant on rangea mille hommes cuirassés de cottes de mailles et coiffés de casques de bronze, sans compter 500 cavaliers d’élite affectés à chaque bête.
Ceux-ci prévenaient tous les mouvements de la bête et l’accompagnaient partout sans jamais s’en éloigner.
Sur chaque éléphant, comme appareil défensif, une solide tour de bois était assujettie par des sangles, et dans chacune se trouvaient les trois guerriers combattant sur les bêtes, en plus de leur cornac.
Quant au reste de la cavalerie, le roi la répartit sur les deux flancs de l’armée pour harceler l’ennemi et couvrir les phalanges.
Lorsque le soleil frappa de ses rayons les boucliers d’or et d’airain, les montagnes en furent illuminées et brillèrent comme des flambeaux allumés.
Une partie de l’armée royale se déploya sur les hauts de la montagne et une autre en contrebas; ils avançaient en formation solide et ordonnée.
Tous étaient troublés en entendant les clameurs de cette multitude, le bruit de sa marche et le fracas de ses armes, armée immense et forte s’il en fut.
Judas et sa troupe s’avancèrent pour engager le combat, et 600 hommes de l’armée du roi succombèrent.
Eléazar surnommé Auârân aperçut alors une des bêtes caparaçonnée d’un harnais royal et surpassant toutes les autres par la taille. S’imaginant que le roi était dessus, il se sacrifia pour sauver son peuple et acquérir un nom immortel.
Il eut la hardiesse de courir sur la bête au milieu de la phalange, tuant à droite et à gauche, si bien que, devant lui, les ennemis s’écartèrent de part et d’autre.
S’étant glissé sous l’éléphant, il le frappa par en dessous et le tua. La bête s’écroula à terre sur Eléazar qui mourut sur place. »

I Maccabées VI, 31 – 46

On trouve semble-t-il davantage d’illustrations de cette histoire que de la précédente. Je vous en fait profiter.

Mort Eléazar - Bible Doré*

D’autre part le roi d’Egypte Ptolémée IV Philopator est le protagoniste d’une autre histoire avec des éléphants qui précède l’épisode des éléphants dans l’hippodrome. L’entrée de Ptolémée dans Jérusalem fait en effet suite à la bataille de Raphia au cours de laquelle il prit l’avantage sur Antiochus III le monarque séleucide. Cette fois l’histoire nous est contée par Polybe au chapitre XVII du Livre V de ses Histoires.  Une des particularité de la bataille de Raphia c’est qu’il y avait des éléphants des deux côtés, en nombre relativement important (73 dans l’armée de Ptolémée, 103 dans l’armée d’Antiochus) et surtout d’espèces différentes. Je laisse la parole à Saint Wikipedia :

Les éléphants indiens d’Antiochos de son aile droite appuyés par de la cavalerie chargent et mettent en déroute les éléphants africains et la garde royale égyptienne. Les pachydermes originaires d’Afrique du Nord sont en effet plus petits et donc moins puissants que leurs congénères indiens, car il s’agit d’éléphants de forêt, et non de savane. Antiochos mène personnellement cette charge avec pour objectif de tuer Ptolémée. Ptolémée qui se trouve avec sa garde réussit à se réfugier derrière sa phalange pendant qu’Antiochos poursuit la garde égyptienne en déroute. Les éléphants de l’aile droite de Ptolémée refusent de charger, mais sa cavalerie esquive les éléphants de l’aile gauche d’Antiochos et met en déroute la cavalerie séleucide qui lui fait face ainsi que les fantassins arabes et perses d’Antiochos. La cavalerie de Ptolémée poursuit également ses adversaires en retraite.