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Vous connaissez vraisemblablement l’expérience de Milgram qui nous révèle que nos semblables sont prêts – dans une proportion inquiétante –  à infliger des décharges électriques de 400 V pour servir la science, alors même qu’ils n’ont rien à gagner à le faire et rien à craindre à le refuser. Mais savez-vous qu’aujourd’hui encore l’Éducation Nationale mène à grande échelle plusieurs expériences sur le même sujet qui, pour être moins inquiétantes, n’en sont pas moins instructives [1] ?

Je vais vous parler de celle dont je suis, comme les autres professeurs de lycée, un des cobayes (je vous rassure la plupart des autres expériences sont faites sur les élèves!). Le protocole est le suivant : il s’agit de faire remplir au sujet un document intitulé « Livret scolaire » ; chaque professeur doit remplir autant de « Livrets scolaires » qu’il a d’élèves en classe de première ou terminale. Le sujet doit consigner un certain nombre d’informations alors qu’il sait que que la plupart d’entre elles n’ont strictement aucun intérêt et que le fait qu’il consigne ou non ces informations n’aura absolument aucunes conséquences pour l’élève ou pour lui même. L’objectif des expérimentateurs est de voir  à quel point le sujet accepte de perdre son temps à se plier à ces demandes absurdes.

Mes propres observations sur les pratiques de mes collègues me laissent penser que c’est chez les professeurs de sciences qu’on trouve les plus dociles [2]. Alors que la majorité des sujets  se contente de rédiger une appréciation et d’indiquer les moyennes trimestrielles et annuelle de l’élève, ainsi que le nombre d’élèves de la classe et la moyenne annuelle de celle-ci ; les sujets les plus dociles calculent le pourcentage d’élève en dessous de 8  de moyenne, entre 8 et 12 et au dessus de 12, et ils cochent consciencieusement les   cases A, B, C ou D pour chacune des compétences répertoriées dans leur discipline. Pourtant ils savent parfaitement que lors des délibérations du baccalauréat  – le seul moment où ce Livret scolaire a une importance – seule l’appréciation et les moyennes de l’élève seront lues.

Il passerait pour un doux dingue, le collègue qui, lors des délibérations déclarerait  :

« d’accord l’élève a 13 de moyenne en SVT, mais il y  a quel pourcentage d’élèves au dessus de 12 et combien d’élèves dans la classe ? »

ou encore

 » S’il n’a pas au moins  B en « Concevoir et réaliser un protocole expérimental dans le respect des règles de sécurité » je ne peux pas lui donner les deux points qui lui  manquent pour la mention Bien ». 

Malheureusement on ne peut pas exclure que cette expérience échappe au contrôle de ses concepteurs. En effet, on peut craindre qu’un jour un candidat recalé fasse un recours en justice et argue que le jury n’a pu délibérer convenablement sur son cas, faute d’avoir été convenablement informé de sa capacité à « appliquer une méthodologie d’analyse fonctionnelle au travers de représentations normalisées » ou à « communiquer à l’écrit et à l’oral en utilisant un langage scientifique rigoureux et des outils pertinents ». Si un malade éminent juriste venait à lui donner raison, on peut s’attendre à ce que le monstre bureaucratique notre institution bien aimée veille à ce que les cases inutiles soient scrupuleusement cochées.

[1] Les mauvais esprits pourraient soutenir que l’Education Nationale est en elle-même une immense et multiforme expérience de Milgram.

[2] Le fait que les professeurs de lettres, à la différence des professeurs de sciences,  ne remplissent pas les pourcentages pourrait éventuellement s’expliquer, non par une plus grande propension à la rébellion, mais par des faiblesses en mathématiques.

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