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Ggauvain a récemment proposé  sur son blog un apologue stimulant qui repose sur une analogie entre adopter une opinion après débat et choisir un vêtement après essayage. J’en cite la chute :

« Le troisième jour [le sage] médita, et finit par choisir comme sienne l’opinion qui lui convenait le mieux, c’est-à-dire celle dans laquelle il s’était senti le plus à son aise – celle qui avait le mieux épousé la forme naturelle de ses pensées, de ses gestes, de ses respirations. »

Je vous laisse découvrir la manière dont Ggauvain exploite cette analogie. Il me semble que son interprétation repose sur une manière particulière de comprendre l’expression « adopter l’opinion qui nous convient ». Or un des intérêts de l’analogie proposée réside, d’après moi, dans le fait  qu’il y a différentes manières de  comprendre cette relation de convenance. Je me propose d’en examiner une qui, me semble-t-il, diffère de celle qui a intéressé Ggauvain.

L’interprétation de la relation de convenance dont je m’occuperai ne concerne pas n’importe quelles opinions, mais seulement celles qui reflètent une échelle de valeurs. Le plus simple est de partir d’un exemple :

« Au début de ma carrière philosophique, je me souviens d’avoir demandé à Pat Suppes, philosophe des sciences et éminent spécialiste de la nature humaine, quel était le secret du bonheur. Au lieu de me prodiguer des conseils avisés, il m’a fait remarquer la manière dont avaient procédé plusieurs personnes qui semblaient satisfaites de leur sort :
1. Établir une liste exhaustive de leurs défauts et de leurs échecs
2. Adopter un code de valeurs qui considère ces échecs et ces défauts comme des vertus.
3. Se féliciter d’avoir été à la hauteur
Les brutes épaisses se félicitent de leur virilité ; les pédants compulsifs mettent un point d’honneur à ergoter ; les égoïstes et les mesquins se font une joie d’aider le marché à récompenser le succès et à punir l’échec. »

John Perry, La procrastination, p. 96

 Il me semble semble que l’on conçoit clairement dans ce cas ce qu’on doit entendre par adopter un système de valeur qui nous convient : c’est adopter le système de valeur qui nous renvoie la meilleure image de nous même. Dire qu’il nous convient revient à dire qu’il est dans notre intérêt de l’adopter pour autant que nous souhaitons nous concevoir nous-mêmes comme une personne de valeur. Pour examiner les difficultés que soulèvent la conduite décrite par Perry,  faisons un détour par un extrait du discours de Calliclès dans le Gorgias de Platon :

« Aussi doué qu’on soit, si on continue de faire de la philosophie, alors qu’on en a passé l’âge […] s’il arrive qu’on soit impliqué dans une affaire privé ou publique, on s’y rend ridicule, comme sont ridicules à leur tour, j’imagine, les politiques qui se trouvent pris dans vos discussions et arguments.

En fait, c’est ce que dit Euripide : « une lumière brille pour chacun des êtres, qui s’élance vers elle ; là, il est le meilleur de lui même ». Donc ce qu’on a en soi de minable, on l’évite et on l’injurie, tandis que le reste on le loue, avec quelque indulgence pour soi-même, et en estimant que comme cela on fait son propre éloge »

Gorgias [484d – 485a] trad. Monique Canto

Calliclès suggère ici que la dépréciation socratique de la rhétorique relève d’un mécanisme psychologique consistant à déprécier les domaines dans lesquels on est médiocre pour se consoler de ne pas les maîtriser et entretenir une bonne image de soi. La ressemblance avec le procédé évoqué dans le texte de Perry me semble assez évidente. Laissons de côté la question du bien fondé de l’imputation à Socrate de cette conduite, et  concentrons nous sur cette conduite en elle-même dont l’existence ne me semble pas douteuse. On peut y voir une variante de la conduite décrite dans la fable de La Fontaine  Le renard et les raisins.

Certain Renard Gascon, d’autres disent Normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
Des Raisins mûrs apparemment,
Et couverts d’une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. « 
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Dans les deux cas il s’agit de déprécier ce qui nous est inaccessible (des qualités personnelles dans un cas, un objet extérieur dans l’autre) pour ne pas souffrir de cette inaccessibilité. On pourrait multiplier les exemples d’usages de ce type de procédé : l’élève qui se prend à mépriser une matière dans laquelle il a de mauvais résultats, le dragueur éconduit qui découvre après coup que sa cible n’était belle que de loin etc .

Approuver le procédé, au nom de l’idée qu’il vaudrait mieux faire cela que de se plaindre, revient à promouvoir une forme de relativisme. Or, dans le passage qui suit immédiatement l’extrait du Gorgias cité ci-dessus, Calliclès s’abstient de porter un jugement explicite sur la conduite qu’il attribue à Socrate (parmi d’autres), mais il indique qu’il faut s’élever au dessus de ce type d’attitude pour rendre un jugement équitable :

  « La plus juste conduite à avoir, à mon sens, est de faire les deux : faire de la philosophie c’est un bien, aussi longtemps qu’il s’agit de s’y former … »

Cependant un autre exemple de la conduite qui nous occupe est évoqué un peu plus loin et est, cette fois, sévèrement jugé.

« Seulement tout le monde n’est pas capable, j’imagine, de vivre comme cela [en se donnant tous les moyens d’assouvir ses passions].  C’est pourquoi la masse des gens blâme  les hommes qui vivent ainsi, gênée qu’elle est de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire.  La masse déclare donc bien haut que le dérèglement – j’en ai déjà parlé  – est une vilaine chose.  […] Les hommes de la masse […] qui sont eux mêmes incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient, font la louange de la tempérance et de la justice à cause du manque de courage de leur âme. »  [492 a]

Une fois encore, il faut distinguer le jugement en général sur l’attitude consistant à déprécier ce dont on est incapable pour préserver l’image qu’on a de soi, et l’appréciation de son application au cas d’espèce. Pour dire les choses plus clairement  : je pense que Calliclès à tort quand il suggère que la lâcheté et le souci de dissimuler sa propre faiblesse sont les seuls motifs de défense de la justice et de la tempérance.  En revanche, je suis porté à concéder, que si  c’étaient effectivement les seuls motifs il y aurait un problème  … Cela signifie que je suis d’accord pour considérer que c’est un signe de médiocrité morale que d’adopter un système de valeur au seul motif qu’il préserve notre image en nous-mêmes au prix de la dissimulation de la vérité.  Partager cette appréciation, c’est récuser par là même le relativisme quant au choix des systèmes de valeur, et se référer à une méta-valeur au nom de laquelle on juge la manière d’adopter une échelle de valeur. Il me semble que c’est la vérité qui joue ici ce rôle de méta-valeur  :  au fond le problème n’est pas tant de vouloir préserver le sentiment de sa valeur que le fait de se mentir à soi-même pour cela [2].

Si choisir un système de valeur qui nous convient, au sens ou il préserve notre image de nous mêmes, implique de se mentir à soi-même, on  conçoit que ce procédé puisse difficilement être employé en pleine conscience. Les gens qui font de manière réfléchie ce que Pat Suppes recommandait à John Perry sont sûrement rares ; la même conduite sous une forme inconsciente (il faudrait alors parler de mécanisme plutôt que de procédé) est vraisemblablement beaucoup plus fréquente (c’est peut-être même le fait de ne pas y verser qui est l’exception). Ainsi ce qui nous empêche adopter consciemment l’échelle de valeur qui conviendrait à notre désir d’avoir une bonne image de nous-mêmes, c’est que cette échelle ne convient pas en un autre sens : elle ne convient pas à nos normes cognitives.

[1] Je présume que beaucoup de personnes conviendraient qu’il y a quelque chose de minable dans le comportement du renard de la fable ou du dragueur éconduit évoqué précédemment. Dans ces exemples, à la différence de la conduite dénoncée par Calliclès, la dépréciation de ce qui est inaccessible ne s’opère pas au niveau de l’adoption du système de valeur mais au niveau du jugement sur l’objet singulier, ce qui rend la dimension de mensonge à soi-même peut-être plus manifeste.

[2] On notera que Calliclès qui est souvent présenté comme l’incarnation de l’attitude anti-philosophique (bien qu’il reconnaisse une valeur à la philosophie dans la formation de la jeunesse) qui fait passer le souci de la puissance avant celui de la vérité utilise un argument qui articule les deux valeurs : il reproche aux faibles de chercher à dissimuler leur faiblesse. On pourrait tenter de « retourner » sa position en faisant de l’incapacité à regarder la vérité en face la faiblesse par excellence … mais peut être serait-ce, de la part du philosophe,  chercher à se mentir que de tenter cela …

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