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Utagawa Kuniyoshi

L’extrait de La découverte du vrai Sauvage de Marshall Sahlins que j’ai cité mardi, faisait référence au « succès des shogun de l’ère Tokugawa qui bannirent les armes à feu occidentales de l’arsenal japonais pendant plus de deux cents ans, bien qu’elles eussent été, au XVIe siècle, aussi répandues au Japon qu’en Europe […] l’interdiction des shogun cherchait à protéger la classe des samouraïs et son éthique bushido tout autant que l’existence du shogunat ». Sahlins reprend ici la thèse défendue par l’essayiste américain Noël Perrin dans on ouvrage publié en 1979 : Giving Up The Gun: Japan’s Reversion to the Sword, 1543-1879.

giving up the gun

Une brève recherche sur ce sujet m’apprend que la thèse de Perrin est contestée et qualifiée de mythe par des gens qui, autant que je puisse en juger, semblent savoir de quoi ils parlent.  Si vous voulez vous faire votre idée je vous renvoie vers ce podcast et ces deux articles d’un blog consacré à l’histoire militaire japonaise. N’ayant pas accès à des sources en japonais, la polémique m’apparait américano-américaine (c’est aux Etats-Unis que la thèse de Noël Perrin  semble avoir une certaine notoriété, et c’est là aussi qu’elle est critiquée). Si j’en crois les sources citées ci-dessus, Perrin, qui n’était pas du spécialiste d’histoire japonaise, aurait eu tort d’affirmer que  les armes à feu ont été bannies du Japon pendant deux siècles au nom de la préservation de la tradition de l’épée. Il semble en revanche qu’en raison des deux siècles de paix de la période d’Edo les japonais n’ont pas été incité à perfectionner ces armements.

Deux motifs sont évoqués pour expliquer l’attrait du récit de Perrin et le fait qu’il soit davantage diffusé que la connaissance des faits qui le réfutent  : d’une part il y a la vision « romantique » des samouraïs et de leur sens de l’honneur, d’autre part il y a les enseignements généraux – portant au delà du Japon et de cette période – que Perrin suggère de tirer de cet exemple concernant la possibilité de revenir sur un progrès technique au nom de valeurs culturelles :

This book tells the story of an almost unknown incident in history. A civilized country, possessing high technology, voluntarily chose to give up an advanced military weapon and to return to a more primitive one. It chose to do this, and it succeeded. There is no exact analogy to the world’s present dilemma about nuclear weapons, but there is enough of one so that the story deserves to be far better known.

Si Perrin a raison, le Japon des Tokugawa nous laisserait entrevoir la possibilité de « faire rentrer le génie dans la lampe » pour reprendre une expression de cet article.

C’est loin d’être le seul cas d’une histoire (peut-être) fausse mais qu’on est porté à croire parce qu’elle étaye une thèse générale séduisante  … on peut penser par exemple à la légende urbaine linguistique (qui finalement n’en est peut-être pas une) à propos de la richesse du vocabulaire Inuit désignant la neige.

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