Étiquettes

, , ,

« Heureux les siècles qui n’ont pas connu ces diaboliques et furieux engins d’artillerie! J’espère que l’enfer a récompensé l’auteur de cette invention démoniaque, qui permet à un bras infâme et lâche d’ôter la vie à un vaillant chevalier. Sans que l’on sache comment ni par quel côté, au milieu de l’ardeur qui anime les cœurs valeureux, arrive une balle insolente, tirée par un soldat qui peut-être a fui, épouvanté par la flamme qui jaillit de cette maudite machine au moment de l’explosion; et cette balle, en un instant, interrompt les pensées et met un terme à la vie de quelqu’un qui méritait d’en jouir encore pendant de longues années. Lorsque j’y pense, je dirais presque que je regrette d’avoir choisi la profession de chevalier errant en cette époque détestable où nous vivons. Certes, aucun danger ne m’effraie ; toutefois, je ne veux pas qu’un peu de poudre et de plomb m’empêche de devenir célèbre et reconnu sur toute la surface de la terre pour la valeur de mon bras et le tranchant de mon épée. Mais que le ciel en décide comme il lui plaira : si je réussis ce que j’entreprends, je serai d’autant plus digne d’estime que je me serai volontairement exposé à des dangers plus grands que les chevaliers errants de jadis. »

Don Quichotte, I, XXXVIII trad. A. Schulman

 *

« Quoi qu’on ait pu dire de la présupposée dépendance du grand Cakobau par rapport aux mousquets, il est certain qu’il rêvait de s’en débarrasser et de revenir aux batailles traditionnelles avec massues et lances — qui lui semblaient beaucoup plus sûres, tout au moins pour lui-même. « Lorsque nous nous battions avec des massues et des lances, expliqua-t-il à un missionnaire, je pouvais courir droit sur les défenses de l’ennemi ; comme je suis un grand chef, personne n’aurait pensé à me tuer, mais de ces mousquets, les balles sortent en sifflant et ne demandent jamais si vous êtes un grand chef ou un homme comme les autres ». Cakobau ne parvint pas à revenir en arrière. Mais on se souvient du remarquable succès des shogun de l’ère Tokugawa qui bannirent les armes à feu occidentales de l’arsenal japonais pendant plus de deux cents ans, bien qu’elles eussent été, au XVIe siècle, aussi répandues au Japon qu’en Europe. L’analogie est frappante dans la mesure où l’interdiction des shogun cherchait à protéger la classe des samouraïs et son éthique bushido tout autant que l’existence du shogunat. Une opposition similaire, entre armes occidentales et coutumes aristocratiques, apparaît dans plusieurs comptes rendus posant le problème de l’utilisation des fusils au XIXe siècle aux Fidji. Ceux-ci méritent — de même que les « dissonances dans le discours de compréhension » qui leur sont liées — qu’on s’y attarde un instant, dans la mesure où ils aident à mieux cerner la puissance politique attachée aux diverses armes et biens économiques historiques.

[…]

Considérons tout d’abord la valeur relative des mousquets et des massues de guerre en tant que technologies de pouvoir : le rôle très différent que jouèrent ces armes dans l’histoire fidjienne ne dépend pas tant de leur efficacité technique que du type de relations sociales qu’impliquait leur façon de donner la mort. En dépersonnalisant l’acte de tuer, le mousquet effaçait le fait que les hommes fussent socialement liés jusque sur le champ de bataille. Et, comme le déplorait Cakobau, la conséquence fâcheuse pour des hommes tels que lui, chefs à l’autorité établie ou guerriers de grande renommée, était la disparition d’une certaine immunité dont ils avaient bénéficié dans les guerres traditionnelles. Le missionnaire Thomas Williams rappelle les raisons d’une telle déférence :

Les chefs guerriers devaient souvent leur salut dans la bataille au fait que leurs inférieurs — même lorsqu’il s’agissait d’ennemis — avaient peur de les frapper. Cette crainte venait en partie du fait que les chefs étaient confondus avec des divinités et en partie de la certitude que leur mort serait vengée sur l’homme qui les avait tués.

[…]

Les observateurs contemporains — y compris les premiers intéressés comme Cakobau — avaient donc des idées bien précises sur les liens entre les armes à feu et la hiérarchie ; et elles allaient totalement à l’encontre des thèses ultérieurement défendues par les historiens sur les effets politiques des mousquets dans les îles. Le mousquet sapa l’autorité des chefs plus qu’il ne la renforça : « leur foi dans les qualités divines de ceux qui les commandent est grandement perturbée » — phénomène quelque peu semblable aux effets démocratiques attribués à l’introduction des armes à feu dans l’Europe féodale. Technique incapable de reconnaître la divinité, le mousquet était perçu comme une menace contre l’autorité établie — mais, je m’empresse de le souligner, l’« autorité établie » telle que la conféraient les titres dus à la supériorité généalogique. […] L’indétermination des victimes des mousquets était encore assortie de l’anonymat du meurtrier, au moins dans les actions de groupe. On comprend mieux dès lors pourquoi la massue de guerre demeurait l’arme privilégiée lorsqu’il s’agissait de tuer un ennemi — et ce d’autant plus que la victime devenait une offrande sacrificielle hautement valorisée, valeur qui, à son tour, retombait sur le tueur et sa massue, leur conférant une certaine spiritualité »

Marshall Sahlins, La découverte du vrai Sauvage, p. 157 – 159

*

Publicités