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« N’est-il donc jamais, pas même un seul instant, possible de vivre sans devoir exécrer quelqu’un ? »

Elias Canetti, Le collier de mouches

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Cet aphorisme présuppose qu’une vie sans haine est souhaitable. Peu de gens, je pense, contesteraient ce point, même parmi ceux qui reconnaissent qu’on peut se délecter de haïr (Canetti aborde ce point ailleurs et je compte y revenir une autre fois). Il serait, en effet,  bien à plaindre celui qui ne concevrait d’autre source (ou de plus hautes sources) de délectation que la haine.

Si vivre sans haïr est souhaitable pourquoi est-ce impossible comme le suggère l’aphorisme ci-dessus ? On peut envisager deux types de réponse  :

1ere hypothèse : la source du problème à l’extérieur. Il y a  toujours des gens haïssables, des salauds, des ordures, des gens qui font le mal. Dans cette hypothèse, même si nous étions capables de ne pas les haïr (par des moyens qui seront évoqués ci-dessous) il ne le faudrait pas : ne pas haïr les salauds serait comme accepter le mal qu’ils font, en être quasiment complice. Il me semble que la position de Canetti correspond à cette option : du moins si, dans son aphorisme, on interprète l’expression « devoir exécrer » comme un impératif moral et non comme une nécessité naturelle.

On sait le risque de cette option : à haïr les salauds, à se complaire dans cette haine à l’idée qu’elle est justifiée, nous risquons fort d’adopter envers eux le type de comportement qui nous les a fait haïr. Le fan de Star Wars invoquera ici le « pouvoir du côté obscur », le nietzschéen amateur invoquera lui un célèbre aphorisme énonçant les dangers de la lutte contre les dragons.

2e hypothèse  :   la source du problème est en nous. Il nous faudrait nous élever au dessus de la haine mais nous n’en avons que trop rarement la force. Dans cette hypothèse on ne conteste pas l’existence du mal qui justifiait la haine dans la première hypothèse, mais on considère qu’il faut y répondre par autre chose que la haine. Par quoi ? Là encore, on peut envisager deux options :

a) répondre par le mépris et l’indifférence : c’est ce qu’on pourrait appeler l’option stoïcienne. Le défaut de cette option c’est qu’elle risque d’engendrer l’inaction. Si on a pu ainsi s’élever au dessus des effets du mal en nous, pourquoi lutter contre lui hors de nous, au risque, dans cette lutte, de perdre notre tranquillité d’âme.

 b) répondre par l’amour : c’est ce qu’on peut appeler l’option chrétienne (‘ »aime ton ennemi », « tend l’autre joue »). Cette option ne porte pas à l’inaction comme la précédente,  me semble-t-il, car répondre au mal par l’amour peut-être (davantage que la réponse par l’indifférence) vu comme une manière de lutter contre le mal. Le défaut de cette option c’est qu’elle risque de reposer sur des illusions quant à  l’efficacité de la réponse (comme si tout le mal venait d’un manque d’amour). La désillusion en cette matière peut d’ailleurs conduire à une haine redoublée (on ne pardonne pas à l’autre l’impuissance de notre amour à le changer). C’est ce danger de la désillusion de l’idéalisme que met en scène Conrad dans Au coeur des ténèbres en plaçant ces mots sous la plume de Kurz  : « exterminate all the brutes« .