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Le sort que la réforme du collège réserve aux langues anciennes suscite le débat : à quoi bon enseigner encore le grec et le latin aujourd’hui ? Je me devais de proposer à mes lecteurs les arguments proposés par les plus fins esprits.

« L’analyse grammaticale ! Mauvais souvenirs d’enfance. De mon temps, on en faisait beaucoup, et c’était très ennuyeux parce que chaque mot exigeait plusieurs lignes d’écriture où les mêmes formules se répétaient sans cesse avec une désespérante monotonie. Mais ces formules étaient abstraites et ne disaient rien à l’esprit des enfants. Je crois que la plupart des élèves des classes primaires finissent par y réussir, mais en se servant de règles empiriques ; pour eux, par exemple, le mot qui est avant le verbe, c’est le sujet, celui qui est après, c’est le régime direct, mais ils ne se rendent pas compte des véritables rapports que ces mots expriment. Il n’en est pas de même avec le thème et la version ; de semblables artifices ne sont plus de mise, l’élève doit remplacer les mots les uns par les autres, et mettre ces mots au cas convenable, ce qui l’oblige à réfléchir sur leurs rapports mutuels. Ce ne sont plus d’ailleurs des formules abstraites qu’il manie, mais des mots dont chacun a sa physionomie propre, et qui sont encore un peu vivants. Pesez quel profit on tire d’un thème d’une page, et estimez d’autre part combien de feuille de papier il aurait fallu noircir si l’on avait voulu faire l’analyse grammaticale du texte de ce même thème. Cela permet de comparer le rendement des deux méthodes. C’est donc la pratique du thème et de la version qui nous apprendra à comprendre véritablement le sens des phrases et nous rendra par là aptes à nous en servir dans les raisonnements.  […]

Avec les langues anciennes, à cause de la richesse de leurs flexions, des inversions fréquentes qui bouleversent l’ordre des mots, cet exercice est tout particulièrement profitable. D’ailleurs, […]depuis quelque temps on enseigne les langues modernes en proscrivant le thème et la version ; c’est ce que l’on appelle la méthode directe, et elle parait justifiée par d’assez grands avantages. Quoi qu’il en soit, depuis qu’elle est universellement pratiquée les langues modernes ne peuvent plus jouer le même rôle que les langues mortes au point de vue qui nous occupe. Et cela montre combien il serait absurde de vouloir appliquer la méthode directe au latin ; on n’apprend pas le latin pour parler le latin, comme si on avait à demander son chemin à un contemporain de Cicéron dans un carrefour de Suburre ; on apprend le latin pour l’avoir appris, parce qu’on ne peut l’apprendre sans se plier à une gymnastique utile, dont je viens de chercher à expliquer l’un des avantages. Le jour où l’on apprendra le latin par la méthode directe, il deviendra superflu de l’apprendre.

[…]

Mais ce n’est pas là le plus important. C’est au contact des lettres antiques que nous apprenons le mieux à nous détourner de ce qui n’a qu’un intérêt contingent et particulier, à ne nous intéresser qu’à ce qui est général, à aspirer toujours à quelque idéal. Ceux qui y ont goûté deviennent incapables de borner leur horizon ; la vie extérieure ne leur parle que de leurs intérêts d’un jour, mais ils ne l’écoutent qu’à moitié, ils ont hâte qu’on leur fasse voir autre chose, ils emportent partout la nostalgie d’une patrie plus haute… »

Ah, ces littéraires, que ne seraient ils pas prêts à raconter comme fadaises pour défendre leurs marottes… Heureusement que les praticiens des sciences dures sont là pour nous ramener à la raison :

« Car, si une littérature doit servir à faire connaître une civilisation, la connaissance de la langue dans laquelle cette littérature est écrite peut encore être utile, mais n’est plus nécessaire. Il est bon de posséder cette langue, parce qu’on peut ainsi approcher de plus près les idées que l’on veut atteindre; mais, du moment où il ne s’agit plus essentiellement d’en faire goûter la valeur esthétique, une traduction peut, dans une large mesure, et surtout pour cette première initiation générale du collège, tenir lieu du texte. C’est ainsi qu’on peut concevoir que l’enseignement secondaire atteigne une des fins principales qu’il a toujours poursuivies, sans imposer pour autant l’étude des deux langues anciennes. Une étude des civilisations et des littératures de l’Antiquité ainsi comprise produira à peu près les mêmes effets que si la langue grecque et la langue latine étaient enseignées.

[…]

Mais, si c’est grâce au langage que la distinction et l’organisation logique se sont introduites dans l’esprit, l’étude des langues est évidemment le meilleur moyen d’habituer l’enfant à distinguer et à organiser logiquement les idées. C’est en le faisant réfléchir sur les mots et les sens, et sur les formes grammaticales, qu’on peut le mieux l’exercer à voir clair dans sa pensée, c’est-à-dire à en apercevoir les parties et les rapports. Et c’est là, en effet, le grand service qu’ont rendu ces exercices de langue qui tiennent encore tant de place dans nos classes. Il n’est pas douteux que, sous ce rapport, les langues anciennes présentent des avantages particuliers. Précisément parce que les peuples anciens sont loin de nous, dans le temps, ils avaient une manière d’analyser leur pensée très différente de la nôtre, et c’est cette différence même qui faisait du latin et du grec un stimulant exceptionnellement efficace à cette forme spéciale de réflexion. […] Ce n’est pas pourtant que le latin et le grec soient irremplaçables. On peut trouver à ces exercices classiques d’utiles substituts. Quoi qu’on en ait dit, je ne crois pas qu’il faille trop compter pour cela sur les langues vivantes ; d’abord pour les raisons que je viens d’indiquer, savoir la parenté de ces langues avec la nôtre. Et puis parce que l’emploi de la méthode directe rejette au second plan la version et le thème et, par définition, en quelque sorte, exclut presque les exercices de transposition. Mais ce qui serait possible, c’est d’instituer délibérément des exercices méthodiques et répétés de vocabulaire. Pourquoi ne pas dresser l’enfant à se rendre perpétuellement compte du sens des mots qu’il emploie ? Il faudrait, en quelque sorte, l’amener à définir à chaque âge les termes de son vocabulaire, l’inciter sans cesse, par tous les moyens, a prendre conscience de ses idées. Ces exercices, d’ailleurs, gagneraient à ne pas se faire au hasard ; les mots sur lesquels on appellerait son attention pourraient être groupés rationnellement, suivant leurs rapports étymologiques, ou suivant leurs rapports de sens, suivant les cas. Car il faut employer toutes les combinaisons. Toute une discipline, dont je me borne à indiquer le principe, est à instituer en vue de ce but même, dont on pourrait atteindre les meilleurs fruits, si elle était appliquée avec suite et méthode. »

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Mes chers lecteurs, je vous laisse jouer aux devinettes pour identifier les auteurs de ces textes. Faites vos hypothèses puis consultez saint Google pour obtenir la réponse.

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