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4e épisode d’une série commencée ici.

Aujourd’hui examinons les raisons qui peuvent pousser A à ne pas dire à B ce qu’il attend de lui-même dans le cas où A a bien compris que B ne sait pas ce qu’il désire mais qu’il le ferait s’il le savait (1.1). Pour explorer ces motifs, je vais faire l’hypothèse que c’est pour éviter d’informer B de quelque chose que A garde le silence. A partir de là se posent deux questions 1) de quoi A ne veut pas informer B? 2) pourquoi ne le veut-il pas ?

Examinons d’abord la première question : quand une personne s’adresse à une autre de quoi l’informe-t-elle (et inversement qu’est-ce qu’elle pourrait vouloir lui cacher en se taisant )? Imaginons que mon voisin vienne frapper à ma porte en disant : « il y a le feu chez moi ». Que m’apprennent ces quelques mots? La réponse évidente est celle-ci
1) Qu’il y a le feu chez lui
Mais ce n’est pas tout, je peux tirer quelques autres conséquences du fait qu’il me dise cela
2) Il pense qu’il y a le feu chez lui.
3) Il veut que je sache (ou que je croie, si on soupçonne mensonge) qu’il y a le feu chez lui.
4) Il croit que je ne savais pas encore qu’il y avait le feu chez lui.

Si nous transposons à notre exemple de quoi A informerait-il B s’il lui disait, « je désire que tu fasses X »? On peut retrouver les quatre points
1) Que A désire que B fasse X
2) Que A sait qu’il désire que B fasse X
3) Que A veut que B sache que A désire que B fasse X
4) Que A croit /sait que B ignore que A veut que B fasse X

Dans le cas qui nous occupe je crois que la nuance de sens entre 1) et 2) n’a pas d’incidence pour l’analyse. J’envisagerai donc seulement trois éléments dont A peut ne pas vouloir informer B.

I) Qu’il désire que B fasse X
II) Qu’il veut que B sache ce qu’il désire
III) Qu’il croit que B ignore ce qu’il désire

J’en viens maintenant à la deuxième question : pourquoi A voudrait-il maintenir B dans l’ignorance de tel ou tel élément ? Nous avons déjà rencontré deux motifs : a) l’amour propre de A et b) les égards qu’il peut avoir pour B, je serai amené à en introduire un troisième : c) les conditions de la valeur de X.

J’examinerai successivement les 3 éléments dont A peut ne pas vouloir informer B.

I) Le cas dans lequel A voudrait que B fasse X mais ne voudrait pas que B sache qu’il veut qu’il le fasse peut sembler particulièrement étrange. A n’est il pas irrationnel de vouloir une fin sans vouloir ce qui semble être une condition particulièrement favorable à son accomplissement ?
Le paradoxe peut se dissiper si on suppose que l’objectif « que B fasse X » entre en concurrence avec d’autres objectifs dont la réalisation serait compromise par le fait que B sache que A veut qu’il fasse X.

a) Cet objectif peut –être la préservation de l’image que A souhaite que B ait de lui. On retrouve ici le motif d’amour propre.
On peut aisément imaginer un contexte dans lequel A est dépendant de B pour la satisfaction de certain de ses désirs mais ne veut pas que B sache qu’il est dépendant de lui. Une manière pour A de maintenir aux yeux de B, voire à ses propres yeux, la fiction de son indépendance c’est de ne pas dire à B ce qu’il désire.
Le dilemme dans lequel est pris A est le suivant : il veut que B sache ce qu’il désire comme condition du fait que B fasse X, mais il ne veut pas que B le sache en tant que prémisse d’une conclusion au sujet de la nature de leur relation.
Si A tient à ce que B fasse X mais ne veut pas que B sache qu’il le veut, il lui reste une échappatoire : obtenir que B fasse X pour d’autres raisons que parce que B le veut. Dans certains cas il pourra espérer que B ait ses propres raisons de faire X, mais dans d’autres, plus amusants à imaginer, il lui faudra essayer de convaincre B en invoquant d’autres raisons que son désir (et même en dissimulant cette raison), avec le risque, si B ne se laisse pas convaincre, que son insistance fasse soupçonner à B la vraie raison de ces efforts pour le convaincre.

b) L’objectif dont la réalisation serait compromise par le fait que B sache que A veut qu’il fasse X peut relever de motifs plus altruistes que la préservation de l’amour propre de A. Il se peut que ce soit par respect de la liberté de B que A préfère taire son désir. A peut, en effet, avoir des raisons de penser que si B savait qu’il désire qu’il fasse X, il se sentirait obligé de le faire.
Le dilemme dans lequel est pris A est ici le suivant : il aimerait que B fasse X mais il ne veut pas que B se sente obligé de faire X. Ce qu’il aimerait ce serait que B fasse X « spontanément » et non parce qu’il saurait que A attend qu’il le fasse.
Il me semble que dans ce cas A ne peut pas recourir aux artifices mentionnés dans le cas précédent : s’il est vraiment soucieux de la liberté de B, il ne saurait s’engager dans le processus de manipulation qui aurait un sens s’il s’agissait seulement de préserver son image aux yeux de l’autre.
Je conclus pour aujourd’hui en signalant que lorsqu’on commence à considérer que A ne désire pas simplement que B fasse X mais qu’il le fasse avec certaines raisons, on est amené à considérer que les raisons de B peuvent faire partie de ce qui fait la valeur de X ( c’est le motif c).) C’est un point que j’aborderai demain.