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Cet article poursuit celui-ci et celui-là (les deux ont été remaniés depuis leur publication initiale).
Je prie mes lecteurs d’excuser le style encore plus effroyable que d’habitude, mais je cherche d’abord à mettre mes idées en ordre.

Dans la situation initialement décrite il est objectivement dans l’intérêt de A d’exprimer son désir, puisqu’il accroît ainsi notablement la probabilité que celui–ci soit satisfait. Le fait que A ne révèle pas à B ce qu’il attend de lui apparaît alors comme une bizarrerie qu’il s’agit d’expliquer.
Les explications qui reposent sur une mauvaise compréhension par A des éléments fondamentaux de la situation ( cf. article précédent) dissipent le paradoxe. Si A semble agir contre son intérêt ce n’est pas parce qu’il est irrationnel mais parce qu’il est dans l’erreur sur ce qu’il est dans son intérêt de faire dans la situation donnée. En revanche, si A comprend correctement la situation, il doit comprendre l’utilité qu’il y aurait à exprimer son désir dans cette situation : sa conduite n’en est que plus paradoxale, A n’est il pas irrationnel de garder le silence ? Si on suppose qu’il a bien des raisons de se conduire ainsi, ces raisons sont plus profondes et plus intéressantes que les croyances erronées sus-mentionnées.

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Je laisse de côté les cas 3.1,3.2,3.3,1.3,2.3 (cf. article précédent) : la conduite de A y est suffisamment expliquée par l’erreur (ou les erreurs pour 3.3) dans laquelle il se trouve. J’y reviendrai peut-être si j’entreprends de réfléchir aux conditions qui permettent de s’extirper de cette situation.
Je vais aujourd’hui m’attacher aux cas 1.2, 2.1, 2.2 qui impliquent une incertitude de A soit quant à la connaissance qu’à B de son désir, soit quant à la disposition de B à le satisfaire, soit quant aux deux. Qu’est ce qui retient A d’exprimer son désir dans ces cas alors qu’il aurait quelque chose à gagner à le faire ? Vraisemblablement la crainte d’y perdre autre chose. Il s’agit maintenant de voir quoi.

1) L’incertitude sur la disposition de B à satisfaire A

Dans les cas 1.1 et 2.2, A ne sait pas si B est disposé à satisfaire son désir au cas où il en aurait connaissance. Dans ce cas, ce qui peut le retenir de faire connaître à B ce qu’il désire c’est la crainte de l’humiliation qu’il subirait en essuyant un refus de la part de B au moment où il lui ferait part de sa demande (bien sûr les conditions qui font qu’un refus est humiliant mériteraient d’être analysées, mais je remets cela à une autre fois). Le silence de A est ici un motif d’amour propre (que l’on pourra retrouver sous une autre forme dans les cas 1.1). On peut considérer qu’en décidant de taire son désir, A fait passer son désir de préserver son amour propre devant son désir que B fasse X.

Pour éviter l’humiliation d’un refus, A aurait besoin d’être informé des dispositions de B à son égard avant de formuler sa requête : s’il sait que B refusera, il renonce à la présenter, il encaisse alors une déception mais pas l’humiliation d’un refus en face à face ; s’il sait qu’elle sera reçue favorablement, il peut la formuler sans risque. Le problème, bien sûr, c’est qu’il est difficile pour A de savoir comment B est disposé envers son désir sans lui faire connaître ce désir par la même occasion et par là s’exposer à un refus. Si B n’a pas encore deviné ce que A désire, les tentatives A pour « tâter le terrain » risquent de lui mettre la puce à l’oreille. Dans ce genre de situation un entremetteur peut être utile … j’y reviendrai peut-être.

Notons enfin que l’attentisme de A dans cette situation d’incertitude sera entretenu si A a des raisons d’espérer que B prenne l’initiative de faire X, sans qu’il ait besoin de lui signifier son désir. On peut même envisager que A se complaise dans cette situation d’incertitude qui lui permet de continuer à rêver …

2) L’incertitude sur ce que B sait du désir de A

Dans les 2.1 et 2.2, A ne sait pas si B a ou non conscience de que qu’il attend de lui. Ces espoirs de voir son désir satisfait, s’il en informe B, peuvent être contrebalancés par des craintes qui l’inciteront à garder le silence. Ces craintes peuvent porter sur les deux éventualités : crainte des effets de son annonce au cas où B ne savait pas encore, crainte des effets au cas où il savait déjà. Le premier type de crainte, j’en traiterai ultérieurement lorsque j’examinerai la situation où A sait que B ignore ce qu’il espère. Je me concentrerai donc sur le second type de crainte. Qu’y a-t-il à perdre à apprendre à quelqu’un ce qu’il sait déjà ? Comment le risque de cette perte peut-il compenser l’espoir du gain ?

Il me semble que les motifs qui peuvent ici pousser A à garder le silence relèvent des égards que A peut avoir envers B. A peut, en effet, craindre d’offenser B en lui disant ce qu’il attend de lui. L’offense résiderait ici, non dans le contenu du désir qui fait l’objet de l’annonce (car cela nous ramènerait au point précédent), mais dans le fait que l’initiative de dire quelque chose à quelqu’un révèle qu’on présuppose que cette personne ignore cette chose ; or dans certains contextes cette présupposition peut être offensante. Si on ne craint pas de se mouvoir dans les hauteurs pour ce qui est des degrés de système intentionnel, on pourra formuler les choses de la manière suivante : si A garde le silence, c’est parce qu’il ne veut pas que B croit que A croit que B ignore que A désire que B veuille faire X.
En quoi peut consister l’offense ? Il peut s’agir d’une offense à l’intelligence de B (A craint que B lui réponde : « tu me crois suffisamment con pour ne pas avoir compris ce que tu veux »), ou à ses qualités relationnelles (le reproche de B pourrait être du genre suivant : « tu me penses donc si mauvais ami que je ne sache pas ce que tu attends de moi »). En fonction du contexte de la relation entre A et B, le fait que A doute du fait que B comprenne ce qu’il attend de lui, peut être vu comme le signe d’un manque de confiance de A envers B. Bien sûr, dans la situation considérée, A a raison de ne pas avoir confiance, mais comme il n’en est pas sûr, si l’amour propre de B lui importe, il préfèrera peut-être garder le silence.

Si on réfléchit aux conditions qui rendent offensante la supposition qu’une personne ignore quelque chose, on doit se référer aux croyances de cette personne à propos de ce qu’elle devrait savoir. Il est offensant de supposer que G ignore H si 1) G n’ignore pas H et 2) H fait partie des choses dont G juge qu’il serait blâmable d’ignorer. Si on revient à A et B, on observe le phénomène suivant : si A craint d’offenser B c’est qu’il pense que 1) B pourrait savoir ce qu’il (A) désire (il est dans l’incertitude à se sujet) et 2) qu’il (B) pourrait considérer qu’il (B) serait blâmable de ne pas le savoir. Mais qu’est-ce qui peut porter A à cette dernière supposition ? Il me semble qu’il y sera d’autant plus porté que lui-même A jugerait B blâmable d’une telle ignorance. On peut alors concevoir qu’un même élément : le fait que A considère que B serait blâmable d’ignorer ce qu’il désire, peut inciter A à des attitudes opposées envers B, du fait de l’incertitude dans laquelle il se trouve. Dans la mesure où il suppose que B ignore son désir il est porté à l’en blâmer et à lui en vouloir, dans la mesure où il suppose que B connaît son désir, il craint de l’offenser en lui laissant deviner qu’il en doute.

Pour finir on peut envisager de « retourner » les motifs témoignant d’égards envers B, en motifs relevant du souci que A a de sa propre image aux eux de B mais aussi à ses propres yeux. Douter de l’amitié de l’autre en supposant qu’il puisse ignorer ce qu’on attend de lui, n’est-ce pas soi-même être un piètre ami ? Peut-être A craint-il de ressembler à sa grand-mère qui téléphonait à ses proches la veille de son anniversaire de crainte qu’ils oublient de lui fêter.