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« Cette obscure malignité, presque impondérable, qui réjouit n’importe quel cœur humain devant la souffrance des autres et la détresse de ses semblables, je la mets en pratique pour examiner mes propres souffrances, et je la pousse si loin que lorsque je me sens minable ou ridicule, je savoure le spectacle comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. En revanche, par l’effet d’une bizarre et prodigieuse transformation de mes sentiments, je n’éprouve aucunement cette joie maligne, et trop humaine, devant la douleur ou le ridicule des autres. Devant l’abaissement d’autrui, j’éprouve, non pas de la douleur, mais un malaise d’ordre esthétique, une sinueuse irritation. Cette réaction n’est pas de la bonté ; elle est due au fait que, si quelqu’un devient objet de dérision, il ne l’est pas seulement pour moi, mais aussi pour les autres, et c’est cela qui m’irrite ; je souffre de voir qu’un animal quelconque dé l’espèce humaine puisse se moquer d’un autre, sans aucun droit à le faire. Mais que les autres se moquent de moi, peu me chaut, car j’éprouve, à l’encontre de l’extérieur, un mépris fécond et parfaitement blindé. Plus redoutables que n’importe quelles murailles, j’ai planté des grilles d’une hauteur immense à l’entour du jardin de mon être, de telle sorte que, tout en voyant parfaitement les autres, je les exclus encore plus parfaitement et les maintiens dans leur statut d’étrangers. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, §. 144

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