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« Le style continu (ou la succession didactique et non interrompue des phrases et des expressions) n’est naturel qu’à l’homme qui tient la plume et qui écrit pour les autres. Tout est jet, tout est coupure dans l’âme. Elle s’entend à demi-mot. »

Joseph Joubert, 14 août 1804, Carnets I, p. 647

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N’ayant aucune objection à adresser à cette description, je me contenterai d’évoquer une question qu’elle me suggère : qu’est ce que la pensée a à gagner et, éventuellement, à perdre dans ce détour par l’écriture et par la prise en compte des conditions d’intelligibilité pour autrui ?

Ce que l’on a à gagner est, me semble-t-il, assez bien connu : pour se faire comprendre d’autrui on ne peut plus se contenter de se comprendre soi-même à demi-mot et c’est l’occasion de s’assurer qu’on se comprend vraiment. Les exigences du « style continu » sont l’occasion de repérer les failles  logiques qui peuvent se cacher dans les discontinuités des « jets » de la pensée.

Y a-t-il inversement quelque chose à perdre à ce passage au style continu? On pourrait peut être soutenir qu’en comblant ainsi les lacunes entre les jets discontinus on finit par tarir  les sources obscures du jaillissement de la pensée. C’est peut-être à un tel phénomène que fait référence cet autre texte de Joubert sur lequel j’avais laborieusement ratiociné l’année dernière. Mais on pourrait répondre à cela que le comblement des lacunes est lui même l’occasion de nouveaux jaillissements.

Il est tentant de soutenir que le style aphoristique pratiqué par Joubert restitue dans l’écriture la discontinuité spontanée de la pensée, laissant ainsi au lecteur le soin de combler les lacunes (et lui offrant l’occasion de sa propre expérience de jaillissement). Il me semble cependant que la discontinuité des aphorismes n’est pas le reflet immédiat de la discontinuité de la pensée. Lorsque l’aphorisme a été travaillé et n’est pas  de l’ordre du premier jet on a affaire à une discontinuité seconde qui succède à une rumination continue restée inexprimée. C’est du moins ce que suggère Nietzsche au §. 127 des Opinions et sentences mêlées d‘Humain trop humain :

 « Ce qui s’énonce brièvement peut être le fruit et la moisson de beaucoup de pensées longuement méditées ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain et n’y a pas encore du tout réfléchi, voit dans toute expression concise quelque chose d’embryonnaire. »

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