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« Un trait profond de la passion – et de la mystique en général – paraît ici. « On est seul avec tout ce qu’on aime », écrira plus tard Novalis, ce mystique de la Nuit et de la Lumière secrète. Cette maxime traduit d’ailleurs, parmi tant d’autres sens possibles, un fait d’observation purement psychologique : la passion n’est nullement cette vie riche dont rêvent les adolescents ; elle est, bien au contraire une sorte d’intensité nue et dénuante, oui vraiment, un amer dénuement, un appauvrissement de la conscience vidée de toute diversité, une obsession de l’imagination concentrée sur une seule image, – et dès lors le monde s’évanouit, « les autres » cessent d’être présents, il n’y a plus ni prochain, ni devoirs, ni liens qui tiennent, ni terre ni ciel : on est seul avec tout ce qu’on aime. « Nous avons perdu le monde, et le monde est à nous. » C’est l’extase, la fuite profonde hors de toutes les choses créées. Vraiment, comment se défendre de songer ici aux « déserts » de la Nuit obscure que décrit saint Jean de la Croix? « Éloigne les choses, amants! – Ma joie est fuite. » Et Thérèse d’Avila disait, plusieurs siècles avant Novalis, que dans l’extase, l’âme doit penser « comme s’il n’y avait que Dieu et elle au monde ». »

Denis de Rougemont, L’amour et l’occident, 10-18, p. 160

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