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« De même que les disciples de Monsieur Kant reprochent à ses adversaires de ne le point entendre, de même je crois aussi que plusieurs ont foi en lui parce qu’ils le comprennent. Sa façon de présenter les choses est neuve et se distingue fort de la manière habituelle : ainsi dès lors que l’on parvient à en percer les arcanes, on est induit en grande tentation de la considérer vraie, d’autant plus que Monsieur Kant a plusieurs adeptes fervents. Toutefois il se faut rappeler toujours que le fait de comprendre une philosophie n’est point une raison suffisante de la tenir pour vraie. Il m’est avis que le plaisir d’avoir compris un système fort abstrait et obscur conduit la plupart à croire qu’il est déjà démontré ».

Lichtenberg, Le miroir de l’âme [J. 472], p. 421

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L’explication proposée par Lichtenberg me paraît très vraisemblable. Je me demande quel est le « mécanisme psychologique » à l’œuvre dans la tentation de tenir pour vraie la théorie obscure dont on a surmonté l’obscurité. Est-ce parce qu’on ne veut pas envisager que les efforts fournis pour la comprendre soient vains qu’on se convainc qu’elle doit être vraie? Dans ce cas le mécanisme serait comparable à celui qui nous fait nous tenir à des mauvaises décisions au nom de ce qu’elles nous ont déjà coûté. Dans cette hypothèse, on pourrait envisager des contre-mesures pour neutraliser le motif d’adhésion invoqué par Lichtenberg. Ainsi, si on veut convaincre  celui qui a succombé à la tentation de croire vraie une doctrine dont il a percé les arcanes, d’adhérer à un autre système, il faudra lui présenter ce dernier comme un dépassement du premier, ses efforts pour comprendre le premier ne lui apparaîtront pas complètement vains (a fortiori si on présente le passage par le premier système comme une condition de l’accès au second). Il me semble que cette contre-mesure peut aussi contrebalancer un autre facteur qui est vraisemblablement à l’œuvre dans l’illusion signalée par Lichtenberg : la vanité. Si je peux tirer vanité d’avoir compris une doctrine abstruse, je pourrai a fortiori tirer vanité de comprendre une théorie qui prétend la dépasser.

En amont de la propension à croire la théorie dont on a surmonté les difficultés, on peut aussi à s’intéresser à ce qui a motivé les individus à fournir cet effort de compréhension. Lorsque Lichtenberg  précise que la  « façon de présenter les choses [de Kant] est neuve et se distingue fort de la manière habituelle« , on imagine que la promesse de satisfactions de vanité fait ici son œuvre. Il me semble que l’attrait de la nouveauté en matière théorique, et la propension à tenir pour profond ce qui est obscur sont des phénomènes souvent signalés et dénoncés (qu’on pense aux accusations portés contre Lacan et autres french thinkers d’avoir volontairement rendus leur texte obscur pour asseoir leur position de maître à penser). Il faudrait peut être distinguer, cependant, ce qui pousse à s’intéresser à une théorie, voire à s’en réclamer, et ce qui pousse à faire l’effort de la comprendre réellement, puisque, comme on le sait, les doctrines abstruses ne manquent pas de partisans fervents chez ceux qui ne les comprennent pas.

Il me semble qu’il est également intéressant de rapprocher ce texte de Lichtenberg d’un texte précédemment cité dans lequel Joubert suggère que l’opacité du discours de Kant produit « un effet de réalité » qui a dupé son auteur même.

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