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« La vraie neutralité à l’école, selon moi, n’a pas seulement à se montrer quand les croyances religieuses sont en cause. Il y a intolérance toutes les fois que l’on se moque d’une erreur, c’est-à-dire toutes les fois que l’on tire occasion d’une erreur pour humilier et attrister l’enfant. Tous les professeurs de mathématiques que j’ai connus étaient intolérants et fanatiques ; ils avaient même leurs bûchers, qui étaient retenues, pensums, et surtout moqueries. C’étaient des papes, en somme ; ils ne pensaient qu’aux mots. Hors de la forme canonique qu’ils exigeaient, ils ne croyaient point que l’on pût penser. En somme, ils ne savaient pas démêler, sous des paroles maladroites, une pensée vraie. Ils semblaient manquer tout à fait de cette noble idée, que toute erreur enferme une vérité, mais mal débrouillée ; c’est pourquoi ils n’étaient ni fraternels, ni même justes, mais tyrans de doctrines, et chanteurs de psaumes au lutrin.
Quand un enfant compte : “Cinq fois douze font soixante- douze”, on ne peut pas dire qu’il ait une idée fausse ; il n’a point d’idée du tout. Disons plutôt qu’il ne sait pas penser aux nombres ; disons qu’il pense aux mots au lieu de penser aux nombres. Quand il dit, exemple assez connu d’erreur puérile, qu’un kilo gramme de plume est moins lourd qu’un kilogramme de plomb, il ne pense point mal, je dirais plutôt qu’il parle mal, mais qu’il sait bien ce qu’il veut dire ; il veut dire qu’à volume égal la plume pèse moins que le plomb ; en le suivant jusque dans l’erreur qu’il commet, vous mettrez au jour une idée importante, qui est l’idée de densité ; il l’a, mais il ne sait pas bien l’exprimer. Si vous vous moquez de lui là-dessus, c’est tout juste aussi intelligent que si vous vous moquiez d’un Anglais, parce qu’il prend un mot français pour un autre. »

ALAIN, Propos, 25 mai 1910