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« Il y a dans tout ceci [le scientisme et les théories métaphilosophiques déflationnistes telles que le positivisme et le pragmatisme qui nous proposent de nous élever au dessus des vieilles querelles] plus que le souhait courant de transcender ses prédécesseurs : une révolte contre la tendance philosophique elle même ressentie comme humiliante et irréaliste. Il est naturel de se sentir brimé par la philosophie, mais ces réactions de défense là vont trop loin. Elles sont comme la haine de l’enfance ; elles ont pour effet un effort tout à fait vain pour grandir top vite sans passer par les confusions qui sont essentielles à la formation, ni par les espoirs démesurés dont il faut avoir eu l’expérience pour arriver à comprendre quoi que ce soit. La philosophie est l’enfance de l’esprit et une culture qui essaie de la contourner ne grandira jamais. »

Thomas Nagel, Le point de vue de nulle part; ed. L’éclat, p. 17

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J’aime bien la formule finale, et j’aimerais souligner un point qui n’est pas développé dans cet extrait : si on prend au sérieux la métaphore de « l’enfance de l’esprit », elle implique certes que la philosophie est incontournable mais également qu’elle a vocation à être dépassée. Par ailleurs il me semble important de noter  que cette métaphore pourrait parfaitement être assumée par des tenants de points de vue anti-spéculation auxquels s’oppose Nagel, d’ailleurs on la trouve explicitement chez Auguste Comte qui assimile l’état théologique à l’enfance de l’humanité et l’état métaphysique à son adolescence. On retient surtout de Comte l’idée que ces deux états ont vocation à être dépassés dans l’état scientifique-positiviste, mais il reconnait également leur caractère incontournable, leur nécessité historique. Finalement le désaccord entre Nagel et les méchants-scientistes-qui-veulent-tuer-la-philosophie concerne le diagnostic sur la situation présente. D’un côté les positivistes pensent que les conditions du passage à l’age adulte sont déjà remplies, ils considèrent donc que ceux qui revendiquent un mode de pensée métaphysique sont victimes du syndrome de Peter Pan. De l’autre côté, si Nagel, accuse les scientistes de vouloir grandir trop vite, c’est qu’il considère que les conditions du passage à l’âge adulte ne sont pas encore remplies :

« Je crois que les méthodes dont nous avons besoin pour nous comprendre nous-mêmes n’existent pas encore ». (p. 15)

La question est alors de savoir de quels critères nous disposons pour reconnaître que le le temps du renoncement à la spéculation est arrivé. On pourrait par ailleurs envisager des positions qui échappent à l’alternative présentée : soit qu’on considère cet âge adulte de l’esprit comme une illusion dont il serait vain de guetter l’avènement, soit qu’on soutienne que l’adulte doit savoir conserver quelque chose de l’esprit de l’enfance.

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