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« Car, plus le merveilleux des origines de la tradition religieuse est reculé dans le passé, moins il agit fortement sur l’imagination, et plus il trouve la raison pratique docile à s’y soumettre, comme à la condition nécessaire d’une règle que les sciences et la philosophie ne peuvent donner, et qui est indispensable pour réprimer les écarts de l’enthousiasme et le soutenir dans ses défaillances. Tandis que les âmes enthousiastes par nature sont toujours portées à rechercher un merveilleux nouveau, celles en bien plus grand nombre dont la nature est tempérée s’accommodent bien mieux d’un merveilleux éloigné et comme partiellement éteint ou à demi voilé par l’interposition des siècles.
Il y a plus : ce merveilleux nouveau que certaines âmes enthousiastes rechercheraient et que la raison du plus grand nombre repousse, elle le repousse avec d’autant plus d’avantage que la religion a duré plus longtemps, et que le relâchement de la ferveur primitive a donné à la raison plus d’indépendance. Il semble même qu’on puisse affirmer qu’il doive venir une époque de civilisation où la création d’une religion nouvelle est chose impossible, et où l’enthousiasme, l’illuminisme, le fanatisme vrai ou feint ne peuvent aboutir qu’à des contrefaçons maladroites, à la production de sectes obscures et sans vitalité. Cependant les besoins permanents qui tiennent à la nature de l’homme n’auront pas changé ; l’absence de la foi religieuse laissera toujours le même vide dans les âmes : il faudra donc bien alors que toutes les âmes qui éprouvent ce besoin et qui souffrent de ce vide se rattachent au fond des croyances que les siècles leur ont transmis et qui s’imposent à elles avec l’autorité que leur donne la tradition séculaire. C’est ainsi qu’une religion parvenue à la vieillesse se soutient par sa vieillesse même et se soustrait aux lois naturelles de la vie, trouvant dans sa durée passée la raison de sa durée future, sans qu’on aperçoive de fin nécessaire à cette influence du passé sur le présent et sur l’avenir. »

Antoine Augustin COURNOT,Traité de l’enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l’histoire