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« Je voudrais savoir si cette manière de raconter ses pensées en disant qu’on les a eues et en quel temps, et en quel lieu etc. est 1° ennuyeux, 2° inutile. J’ai entendu des gens de goût se moquer d’une femme d’esprit qui est dans l’habitude de se citer et de dire souvent :  » Je disais en tel temps etc … Je répondais à un tel, etc… » Je trouve dans cette attention à dater ses propres propos et à ne pas donner pour naissant ce qui est presque vieux une sincérité qui me plaît  et une exactitude qui ne serait pas sans utilité pour moi, si j’étais l’écoutant. On s’en moque, mais au fonds cela déplait-il à ceux-là qui le répètent en ridicule? Quand cela le serait, il me serait impossible toutes les fois que je parlerai à cœur et à esprit ouverts, de donner pour récent en moi ce qui est ancien et pour présent  ce qui est absent. Etc »  

Joseph Joubert, 19 août 1803, Carnets I, p. 551

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Pourquoi la pratique évoquée ici par Joubert est-elle soupçonnée d’être inutile et ennuyeuse et, par là, exposée au ridicule? Je présume qu’une chose qui peut indisposer dans cette manière de commenter son propre propos c’est, outre le côté digressif, le fait que ce soit justement la personne du locuteur (plus précisément l’histoire de ses pensées) qui  passe au premier plan. N’est-ce pas l’égotisme supposé que l’on raille ici, comme si l’arrière pensée  de l’auto-commentateur pouvait être formulée ainsi : « quel que soit le sujet dont je vous parle, c’est au fond de moi que j’ai envie de vous parler ». La défense de Joubert consiste à fonder la même pratique sur une plus noble motivation : une sincérité tellement scrupuleuse qu’elle serait irrépressible. Il ne s’agirait pas de faire passer l’histoire de ses pensées pour plus intéressante que les « choses mêmes » mais de donner à l’auditeur une information permettant d’apprécier plus exactement la portée de ce qui est dit sur la chose-même.  Pas d’égotisme donc, mais de la réflexivité, pas de complaisance subjectiviste mais au fond une exigence d’objectivité. Tout cela est bel et bon, mais on aimerait quelques précisons sur la manière dont cette contextualisation des pensées peut-être utile à l’auditeur, d’autant qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle contextualisation. Joubert ne se propose pas, en effet, de répondre à la fameuse question « d’où parles-tu? », la contextualisation qui lui importe est temporelle. « de quand parles-tu? », en quoi cela importe-t-il? Il est notable que la nécessité de ce genre de précision soit ressenti par le locuteur plutôt que par l’auditeur (qui en demanderait peut-être d’autres).