Étiquettes

,

Giotto-KissofJudas

Big bisou !

« Tout mon malheur est qu’à aucun moment je n’ai pu perdre mes facultés de contrôle et de critique. Je suis comme ça. Les gens de Carioth sont comme ça. Une espèce de gros bon sens. Quand j’entends dire qu’il faut tendre la joue gauche, et payer aussi cher pour une heure de travail que pour dix, et haïr son père et sa mère, et laisser les morts ensevelir leurs morts, et maudire son figuier parce qu’il ne produit pas des abricots au mois de mars, et ne pas lever un cil sur une jolie femme, et ce défi continuel au sens commun, à la nature et à l’équité, évidemment je fais la part de l’éloquence et de l’exagération, mais je n’aime pas ça, je suis froissé. Il y a en moi un appétit de logique, ou si vous aimez mieux une espèce de sentiment moyen, qui n’est pas satisfait. Un instinct de la mesure. Nous sommes tous comme ça dans la cité de Carioth. En trois ans je n’ai pas entendu l’ombre d’une discussion raisonnable. Toujours des textes et encore des textes, ou des miracles, ça, c’est la grande ressource ! — ou des petites histoires qui ont leur charme, je suis le premier à le reconnaître, mais qui sont entièrement à côté. Par exemple on voudrait causer un peu d’homme à homme, et tout de suite qu’est-ce qu’on vous met dans la main ? Avant qu’Abraham ne fût Je Suis. Voilà des choses qui vous tombent du ciel, si je peux dire ! qui vous cassent bras et jambes. Comment s’étonner que cela vous fasse un peu grincer des dents ? Qui es-tu donc ? explique-toi un peu à la fin! pourquoi nous balances-tu de cette manière intolérable! il faut en finir! il faut nous dire qui tu es! Et savez-vous la réponse, je l’ai entendue de mes oreilles ! Le Principe qui vous parle. Moi aussi je suis un homme de principes, mais de là à s’entendre envoyer dans la figure des choses pareilles on n’a pas le droit de parler comme ça!
Et tant qu’aux petites histoires, elles ne sont pas toutes originales, il y en a que j’‘avais lues par-ci par-là et puis à force de les entendre débiter, j’avais fini par les connaître par cœur. Dès que ça commençait j’aurais pu aller jusqu’au bout sans points ni virgules, les yeux fermés et la langue dans le coin de la joue. C’était toujours le même répertoire. Tout cela entremêlé d’injures atroces et des insinuations les plus malveillantes. Par exemple cette histoire de Lazare et de Dives que je n’ai jamais entendu raconter, et souvent à la table de Simon lui-même, sans un véritable embarras. Je ne savais où me fourrer!
C’est pour en revenir aux Pharisiens et pour vous expliquer leur situation. Il ne faut pas trop leur en vouloir. On les avait mis au pied du mur. Ou Lui, ou nous. Sa peau ou la nôtre. S’il a raison, c’est nous qui avons tort. Si on Lui laisse dire ainsi ouvertement qu’Il est le Messie, c’est qu’Il L’est. Et s’Il est le Messie, alors nous; qu’est-ce que nous sommes ? qu’est-ce que nous faisons dans le paysage ? Il n’y a pas à sortir de là!
C’est pourquoi, possédant cette équité naturelle que j’ai dite, et voulant connaître l’autre côté des choses, je me suis mis à fréquenter les Pharisiens, en qui j ‘ai trouvé, je dois le dire, des gens parfaitement polis et bien élevés. A la fin j’ai eu gravement à me plaindre d’eux, mais cela ne m’empêchera pas de leur rendre justice. L’intérêt national, l’ordre public, la tradition, le bon sens, l’équité, la modération, étaient de leur côté. On trouve qu’ils ont pris des mesures un peu extrêmes, mais comme Caïphe, qui était grand cette année-là, nous le faisait remarquer avec autorité : Il est expédient qu’un homme meure pour le peuple. Il n’y a rien à répondre à ça. »

Paul Claudel, Mort de Judas, p.23 -26

Publicités