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Juan_de_Flandes_001

Aujourd’hui un deuxième extrait de La mort de Judas. Claudel y traite le thème des miracles d’une manière que je trouve très drôle.

« Vous me demandez si j’ai vu des miracles. Bien sûr que j’en ai vu. Nous ne faisions que ça. C’était notre spécialité. Les gens ne seraient pas venus à nous si nous n’avions pas fait de miracles. Les premières fois il faut avouer que ça fait impression, mais c’est étonnant comme on s’y habitue. J’ai vu les camarades qui bâillaient ou qui regardaient le chat sur un pendant que des files de paralytiques se levaient au commandement. J’ai fait des miracles moi-même tout comme les autres. C’est curieux. Mais je me permets de vous le demander en toute sincérité, qu’est-ce que ça prouve ? Un fait est un fait et un raisonnement est un raisonnement. Cela m’agaçait quelque fois. Par exemple on savait que l’éternelle question du sabbat allait être remise sur le tapis. Les gens de la synagogue m’avaient expliqué leur ligne d’argumentation, moi même je m’étais permis de leur donner quelques petits conseils, c’était passionnant. Eh bien ! à peine avait-on ouvert la séance qu’à point nommé, au moment le plus crucial, se présentait quelque cul-de-jatte qu’on remettait immédiatement sur ses pieds, et adieu la discussion ! Je ne trouve pas ça loyal. Au beau milieu des débats les plus intéressants, on entendait un bruit sur le toit, les tuiles commençaient à nous dégringoler sur la tête, c’est un mort qu’il fallait ressusciter hic et nunc! Dans ces conditions il n’y a plus de discussion possible ! C’est trop facile ! ou du moins… Enfin vous comprenez ce que je veux dire.
Au premier abord, tous ces malades qu’on guérit, ces aveugles qui voient clair, c’est magnifique! Mais moi qui restais en arrière, si vous croyez que ça allait tout seul dans les familles ! J’ai vu des scènes impayables. Ces estropiés, on en avait pris l’habitude, et voilà qu’ils réclamaient leur place ! Un paralytique qu’on a remis sur ses pieds, vous n’avez pas idée de ce que c’est ! c’est un lion déchaîné ! Tous ces morts qu’on avait découpés en petits morceaux, les voilà, recousus, qui redemandent leur substance. Si l’on n’est plus sûr même de la mort, il n’y a plus de société, il n’y a plus rien ! C’est le trouble, c’est le désordre partout. Quand notre troupe arrivait dans un village, je regardais les gens du coin de l’œil, il y en avait qui faisaient une drôle de figure.
Et les démoniaques ! il y en avait qui n’étaient pas du tout contents d’être débarrassés de leur démon ils en avaient pris l’habitude, ils y tenaient autant qu’une petite sous-préfecture tient à sa garnison, — et qui faisaient tous leurs efforts pour le ravaler. C’était à se tordre. »

Paul Claudel, La mort de Judas in Figures et paraboles,
Gallimard, 1936, p. 21 – 23

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