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Autun,_Judas

J’ai précédemment donné un aperçu de mon goût pour les versions alternatives des récits évangéliques. Je vais, aujourd’hui encore, laisser s’exprimer cette prédilection quoique sous une forme différente des fois précédentes. Pas d’évangiles gnostiques ou de théologies hérétiques aujourd’hui, mais un texte d’un bon catholique, l’illuminé du deuxième pilier à droite de Notre Dame : Paul Claudel.

Le recueil Figures et paraboles publié en 1936 contient un texte intitulé Mort de Judas, dans lequel Judas, depuis le bout de sa corde, nous donne sa version des faits. On se doute que le propos de Claudel n’est pas de remettre en question la version catholique de l’histoire ; le procédé est plutôt un moyen indirect de s’en prendre aux idées modernes qui détournent du Christ. On devine bien qui est visé, par exemple, lorsque Judas nous explique comment il a cherché à dissiper ses remords après sa trahison :

« J’avais pour me consoler cette forte maxime que l’ami dont je vous parlais tout à l’heure m’avait inculquée : Agis toujours de manière que la formule de ton acte puisse être érigée en maxime universelle. »  

Je compte citer – et peut-être commenter – plusieurs passages de la Mort de Judas. Aujourd’hui je me limiterai au début du texte dans lequel Judas expose ses motivations : non pas les motivations de sa trahison (il en sera question plus loin) mais celles qui l’ont poussé à suivre Jésus. Il est vrai, cependant, qu’on pourrait défendre l’idée que les motivations de son engagement originel ne sont pas sans rapport avec les motivations de sa trahison ultérieure : à défaut de rendre celle-ci inéluctable elles l’auraient du moins rendu possible.

« On ne peut vraiment pas dire que chez moi ç’ait été ce que les gens appellent un feu de paille. Ni un enthousiasme puéril qui m’ait entraîné, ni un sentiment que je ne vois guère moyen de qualifier autrement que de « sentimental ». C’était quelque chose d’absolument sérieux, un intérêt profond. Je voulais en avoir le cœur net, je voulais savoir où Il allait. De son côté, quand Il m’a appelé, je suis bien forcé de supposer que distinctement Il savait ce qu’Il faisait. Pour Le suivre sans hésiter j ‘ai sacrifié ma famille, mes amis, ma fortune, ma position. Il y a toujours eu chez moi une espèce de curiosité scientifique ou psychologique, appelez ça comme vous voudrez, et en même temps un goût d’aventure et de spéculation. Toutes ces histoires de perle inestimable de domaines mystérieux on ne sait où qui rapportent cent pour un, de Royaume imminent dont les charges nous seront distribuées, il faut avouer que tout cela était de nature à enflammer dans le cœur d’un jeune homme les plus nobles ambitions. J’ai mordu à l’hameçon. D’ailleurs je ne suis pas le seul à m’être laissé prendre. Il y avait tous ces bons râcleurs de poissons. Mais d’autre part je voyais des personnalités abondantes et considérées comme Lazare, des femmes du monde, des autorités en Israël comme Joseph et Nicodème, se prosterner à Ses pieds. On ne sait jamais. Après tout, depuis que les Romains sont arrivés, on peut dire que l’on en a vu de toutes les couleurs. Moi, j’ai voulu savoir au juste ce qu’il en était et suivre la chose de bout en bout. »

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