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La philosophie allemande a eu ses « 3 H » : Hegel, Husserl, Heidegger, la philosophie française contemporaine a eu ses « 3 M », on pourrait même dire ses « 3 Michel » : Berger, Leeb, Field, qui, en dehors de leur prénom et d’une formation philosophique  ont également en commun d’avoir acquis leur notoriété en dehors de la sphère philosophique.  Je ne sais pas encore si j’aurai un jour le courage de me livrer à une exégèse philosophique des œuvres de Michel Leeb, en attendant je vais m’attaquer à un monument un peu moins impressionnant : une fameuse chanson écrite par Michel Berger et interprétée par France Gall : Résiste.

Considérons le refrain fameux :

Résiste
Prouve que tu existes
Cherche ton bonheur partout, va,
Refuse ce monde égoïste
Résiste
Suis ton cœur qui insiste
Ce monde n’est pas le tien, viens,
Bats-toi, signe et persiste
Résiste

On constate que le monde est mentionné deux fois : ce monde est « égoïste » et il « n’est pas le tien ». C’est parce que les autres sont égoïstes que ce monde n’est pas le tien. Le rapprochement de ces deux vers nous indique que Michel Berger fait sienne la fameuse définition de l’égoïste : un égoïste c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi. On objectera peut-être que cette remarque est tendancieuse et qu’il faut interpréter « ce monde n’est pas le tien » comme signifiant, non pas « dans ce monde on ne tient pas compte de tes désirs égoïstes », mais « tu ne peux pas te reconnaître dans ce monde égoïste toi qui es si profondément altruiste ». C’est une possibilité, mais elle n’est guère confirmée par le reste des paroles, car ce sont plutôt les incitations à l’égoïsme, ou du moins à l’affirmation de soi, qui sont récurrentes dans cette chanson [1]. « Face à l’égoïsme des autres la solution est d’être soi-même égoïste », est ce que tel est le  « message » de cette chanson « engagée »? A supposer que ce soit le cas, force est de noter que n’est pas assumé comme tel. Au contraire, dans le dernier couplet, l’affirmation de soi est supposée coïncider avec la recherche de l’émancipation des autres  :

« Danse pour tous ceux qui ont peur
Danse pour les milliers de cœurs
Qui ont droit au bonheur… « 

Tout cela est bel est bon, mais on a un peu l’impression que « les autres » dans cette chanson se divisent  en deux catégories  : les gentilles victimes : ces « milliers de cœur » qui ont « peur » et « droit au bonheur » (et auxquels le slogan « Résiste! » est aussi virtuellement adressé ), et les méchants oppresseurs :  ce « on » qui « t’organise une vie bien dirigée » et qui « veut t’amener à renier tes erreurs » (sans pour autant t’aimer … salaud!). Peut-être Michel veut-il nous parler ici de la lutte des classes? [2]  Ne faudrait-il pas envisager l’hypothèse que l’adversité du « on » dénoncée dans les premiers couplets, résulterait de l’agrégation des attitudes mêmes que recommande la chanson ? N’est pas parce que d’autres cherchent par dessus tout à prouver qu’ils existent, parce qu’ils signent et persistent en cherchant leur bonheur partout, que le monde est égoïste?

[1] Si on interprète cette chanson en lui appliquant l’opposition égoïsme /altruisme, il faut également prendre en compte le fait qu’il s’agit d’un discours adressé : l’énonciateur n’exprime pas sa propre affirmation de lui même, il recommande à un autre de s’affirmer.  Où l’on retrouve le paradoxe du discours philosophique en faveur de l’égoïsme  : si on fait l’effort de recommander l’égoïsme (au lieu de se contenter d’être simplement égoïste), c’est qu’on se soucie un minimum des autres.

[2] En fait même avec la meilleure volonté herméneutique du monde il est impossible de faire de cette chanson un hymne crypto-communiste. Il suffit de constater que le message a beau être adressé à tous les auditeurs, il reste adressé à chacun individuellement  : le slogan est bien « Résiste », pas « Résistez » ou « Résistons ». A défaut d’avoir affaire à un éloge de l’égoïsme on a manifestement affaire à un propos individualiste. Ni randiste ni marxiste, bergeriste!