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D’UNE DAME,  À UN IMPORTUN

Tant seulement ton repos je désire,
T’avertissant (puisqu’il faut le te dire)
Que je ne suis disposé à t’aimer :
Si pour cueillir tu veux doncques semer,
Trouve autre champ, et du mien te retire.

Bref, si ton cœur plus à ce chemin tire,
Il ne fera que augmenter son martyre,
Car je ne veux serviteur te nommer
Tant seulement.

Tu peux donc bien autre maîtresse élire:
Que plût à Dieu qu’en mon cœur pusses lire,
Là où Amour ne t’as su imprimer!
Et m’ébahis (sans rien désestimer)
Comment j’ai pris la peine de t’écrire
Tant seulement.

Clément Marot, Rondeaux, LXIV

*

La poésie a souvent servi à déclarer sa flamme [1] ou à déplorer un amour non payé de retour, faut-il regretter qu’elle n’ait pas d’avantage servi à repousser les propositions ou à signifier des ruptures? Après tout l’expression « y mettre les formes » prendrait là tout son sens et cet effort ne serait peut-être pas sans bénéfice (« certes je te repousse / je te quitte, mais je t’ai quand même écrit un superbe poème pour te le dire! »).

Ce qui m’intrigue dans ce poème de Clément Marot, c’est l’apparent écart entre son titre et son contenu qui semble suggérer un écart entre les raisons de tenir le discours et les raisons données dans ce discours. Le poème est adressé à un importun mais il n’est pas question de son importunité dans le poème. On ne lui recommande pas de changer de cible  parce qu’il indispose sa cible actuelle (aime quelqu’un d’autre, tu m’emmerdes avec tes déclarations d’amour!), mais pour son bien (aime quelqu’un d’autre, tu souffriras davantage en continuant à m’aimer). Lorsque la raison qu’on donne dans le discours (tu vas souffrir) ne correspond à la raison qu’on a de te tenir ce discours (tu m’importunes), ne faut il pas parler d’hypocrisie? Ici, une motivation altruiste proclamée masquerait une motivation égoïste. Les choses ne sont pas si simples, comme le révèle l’étonnement exprimé à la fin du poème : certes je ne t’aime pas mais je me soucie suffisamment de ton bonheur pour prendre la peine de t’écrire (en vers qui plus est).  La possibilité de distinguer altruisme et égoïsme de la motivation tient peut être à la cause de l’importunité. Si ce qui m’importune ce sont tes lettres d’amour qui encombrent ma boîte aux lettres, tes bouquets de fleurs auxquels je suis allergique, ta présence envahissante qui écarte des prétendants plus attirants … il y aurait hypocrisie à te demander de cesser de me les adresser car cela te fait souffrir. Mais si ce qui trouble mon bonheur c’est le fait même que tu souffres de cette situation, il n’y aurait plus d’hypocrisie car mon souci  de ton bonheur coïnciderait avec mon souci de mon bonheur. Cette coïncidence reste cependant distincte de celle qui existe dans l’amour (parce qu’elle est ponctuelle et non engagée dans la durée?).

On pourrait s’interroger sur l’efficacité comparée des différents types de motifs invoqués en ces circonstances : pour décramponner le soupirant vaut-il mieux lui parler des malheurs auxquels il s’expose ou de la gêne qu’il occasionne [2]? Faute d’expérience personnelle suffisante et de données statistiques, je me garderai de me prononcer. Je me contenterai de signaler une faiblesse potentielle du premier motif : il risque d’être peu efficace sur ceux que l’amour porte à se complaire dans le malheur.

[1] Cela peut d’ailleurs être considéré par les poètes eux-mêmes comme un malentendu sur la nature de la poésie.  Ainsi Valéry considérait qu’il fallait « être singulièrement sot pour attribuer à un poète les sentiments qui paraissent dans ses vers ».

[2] On pourrait interpréter cette alternative en réintroduisant – cette fois du côté du destinataire – le jeu sur l’opposition altruisme / égoïsme.

 

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