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« … je n’ai pas l’idée que la réalité puisse ressembler tant à mon désir, comme autrefois, quand j’espérais une lettre de ma maîtresse, je l’écrivais en pensée telle que j’aurais voulu la recevoir.  Puis sachant qu’il n’était pas possible, le hasard n’étant pas si grand, qu’elle m’écrive juste ce que j’imagine, je cessais d’imaginer, pour ne pas exclure du possible ce que j’avais imaginé, pour qu’elle put m’écrire cette lettre. Si même le hasard avait fait qu’elle me l’écrivît, je n’aurais pas  eu de plaisir, j’aurais cru lire une lettre écrite par moi-même. Hélas, dès le premier amour passé, nous connaissons si bien les choses qui peuvent nous faire plaisir en amour, qu’aucune, la plus désirée, ne nous apporte rien d’extérieur à nous. Il suffit qu’elles soient écrites avec des mots qui sont aussi bien des mots à nous qu’à notre maîtresse, avec des pensées que nous pouvons créer  aussi bien qu’elle, pour qu’en les lisant nous ne sortions pas de nous, et qu’il y ait peu de différence pour nous entre les avoir désirées et les recevoir, puisque l’accomplissement parle le même langage que le désir. »

Marcel Proust, Contre Saint-Beuve (Folio essais, p. 90)

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Comme le titre de l’article l’indique, il s’agit, avec ce texte, de faire pendant à celui d’hier.

Le premier motif invoqué par Proust pour ne pas anticiper le meilleur relève manifestement de la superstition. Mais c’est une superstition assez sophistiquée qui prétend se fonder sur un raisonnement : il est très improbable que les choses se produisent exactement comme nous les avons imaginées, donc, en imaginant un événement, nous réduisons la probabilité qu’il se produise. Je ne vous ferai pas l’affront de vous expliquer en quoi l’inférence est spécieuse. Cette même superstition est mentionnée dans une des Fictions de Borges : Le miracle secret, mais elle y opère en sens inverse : le héros condamné à mort cherche à empêcher l’exécution d’avoir lieu en imaginant toutes les circonstances possibles de sa mise en œuvre.

Le second motif est davantage digne de prise en considération. L’argument consiste à soutenir qu’anticiper un événement heureux n’est pas souhaitable, non pas car cela réduirait la probabilité qu’il se produise, mais parce que cela réduirait sa capacité à nous rendre heureux. En savourant l’événement par anticipation on supprimerait le plaisir de la bonne surprise ; plus on aurait joui par avance d’imaginer l’événement heureux, moins il resterait à jouir au moment où l’événement se produit. A quoi on pourrait ajouter qu’en anticipant ainsi le meilleur on accroit le risque de déception au cas où il ne se produirait pas.

Cette raison de ne pas anticiper le meilleur peut sembler incohérente avec l’explication de l’inutilité d’anticiper le pire donnée par Pessoa dans le texte cité hier.  En effet, dans un cas on nous explique que l’anticipation annule l’effet de surprise de l’événement (heureux), dans l’autre  on nous explique au contraire que l’anticipation ne nous empêche pas d’être pris par surprise par l’événement (malheureux). Soutenir que les deux ont raison revient à dire qu’on peut se priver des bonnes surprises sans pouvoir se prémunir des mauvaises surprises. Mais comment justifier une telle asymétrie? Pourquoi les événements malheureux garderaient ils un effet de surprise que perdraient les événements heureux? Faut-il invoquer une providence maligne comme le suggère Pessoa à la fin de l’extrait cité hier? Pour justifier une éventuelle asymétrie entre l’anticipation des événements heureux et celle des événements malheureux peut-être est il préférable de considérer d’abord les mécanismes psychologiques qui pourraient en rendre compte. On peut imaginer l’argument suivant : l’anticipation des événements malheureux ne nous prémunit pas contre l’effet de (mauvaise) surprise comme l’anticipation de événements heureux nous prive de l’effet de (bonne) surprise car la souffrance de l’anticipation d’un événement malheureux n’est pas homogène à la souffrance procurée par l’événement réel comme la satisfaction procurée par l’anticipation de la satisfaction à venir est homogène à la satisfaction procurée par l’événement réel. Pour reprendre une formule de Proust, si « l’accomplissement parle le même langage que le désir », il ne parlerait pas le même langage que la crainte. Pour le dire autrement, si la souffrance nous prend toujours par surprise, ce serait parce que l’anticipation de celle-ci ne nous a pas fait suffisamment souffrir par avance. A la lumière de cette hypothèse on pourrait reconsidérer le procédé stoïcien d’anticipation des événements susceptibles de troubler l’âme et défendre l’idée que les conditions qui rendraient ce procédé efficace pour nous permettre de garder notre impassibilité face à un événement le rendraient également nuisible (pour éviter la souffrance causée par un événement il faudrait se torturer par anticipation). On notera pour finir que l’hypothèse psychologique que j’envisage pour expliquer l’asymétrie entre l’anticipation du meilleur et celle du pire n’implique pas l’adoption d’une cosmologie pessimiste, l’adhésion à l’hypothèse d’une providence maligne. Le fait fâcheux qu’il soit plus facile de se priver d’une bonne surprise que de se prémunir d’une mauvaise serait le sous-produit du fait avantageux que l’imagination serait plus adaptée à nous délecter par anticipation qu’à nous torturer. Mais trêve de spéculations au conditionnel, il faut désormais que je comble mon ignorance des travaux empiriques en psychologie qui doivent bien exister sur le sujet.