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Jacques Derrida soutenait à propos du pardon une thèse apparemment paradoxale :

« Il n’y a de pardon, s’il y en a, que de l’im-pardonnable »

Si vous souhaitez comprendre cette thèse il vous faudra lire Pardonner –  L’impardonnable et l’imprescriptible, (ce que je n’ai pas (encore) fait) ; si vous avez la flemme, ou si Derrida n’est pas votre tasse de thé vous pourrez vous contenter de l’explication ci-dessous, extraite d’un entretien avec Michel Wieviorka :

« Il faut, me semble-t-il, partir du fait que, oui, il y a de l’impardonnable. N’est-ce pas en vérité la seule chose à pardonner? La seule chose qui appelle le pardon? Si l’on n’était prêt à pardonner que ce qui paraît pardonnable, ce que l’Église appelle le «péché véniel», alors l’idée même de pardon s’évanouirait. S’il y a quelque chose à pardonner, ce serait ce qu’en langage religieux on appelle le péché mortel, le pire, le crime ou le tort impardonnable. »

Je crois qu’il y a, sur la question du pardon, plus de derridiens que ce que la réputation de philosophe abscons de Maître jacques pourrait laisser penser. Pour voir le public des derridiens s’élargir, considérons la thèse citée ci-dessus non plus  dans la perspective de celui qui est en position de pardonner, mais dans la perspective de celui qui a quelque chose à se faire pardonner. Avec un brin de mauvaise foi on pourra essayer de fonder sur la thèse de Derrida l’attitude suivante qui n’est pas si exceptionnelle :

A a quelque chose à se faire pardonner par B, il demande à B ce qu’il doit faire pour se faire pardonner. B lui suggère d’accomplir l’action C, mais finalement A ne le fait pas.

Comment expliquer l’attitude de A ? Pourquoi demander ce qu’on doit faire pour se faire pardonner, si c’est finalement pour ne pas le faire? On peut défendre l’idée que lorsque A demande ce qu’il doit faire pour se faire pardonner, il veut savoir, au fond,  si ce qu’il a fait est pardonnable. En indiquant quelque chose à faire, B fait ipso facto entrer la faute de A dans la sphère du pardonnable, quand bien même A n’accomplirait pas l’action pénitentielle.  Si on attribue à A l’adhésion à une forme (dévoyée) de la thèse de Derrida on peut comprendre que A soit suffisamment rassuré de se savoir pardonnable et ne pousse pas plus loin sa quête de pardon.  Si seul l’impardonnable appelle le pardon, une action pardonnable n’appelle pas le pardon, comme si elle n’avait pas besoin d’être pardonnée, comme si elle était déjà pardonnée.

A n’a peut être pas tort de penser que le plus dur est fait, si en montrant qu’il cherchait à se faire pardonner, il a obtenu que sa faute soit considérée comme pardonnable. Mais en n’allant pas jusqu’au bout de la démarche peut-être commet-il une nouvelle faute dont il n’est pas certain que B la jugera pardonnable.

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