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242. –  Digues, foll :¿ vols ésser franch de totes coses? -. Respòs que hoc, ecepat son amat. – Vols ésser catiu ? -. Respòs que : – Hoc, de suspirs e pensaments, treballs, e perills, e exils, plors, a servir mon amat, al qual són creat per loar ses valors. –

242. « Dis fol, veux tu être libre de tout? Oui, excepté de mon Aimé. – Veux tu être captif? – oui, des soupirs, des pensées, des peines, des périls, des exils, et des pleurs, afin de servir mon Aimé qui m’a créer pour célébrer ses valeurs. »

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295. Foll, digues : què és amor? – Respòs que amor és aquella cosa qui los franchs met en servitut e a los serfs dóna libertat. E és qüestió a qual és pus prop amor : o a libertat, a a servitut.

295. « Fol, qu’est-ce que l’amour? » Il répondit que l’amour est cette chose qui met les hommes libres en esclavage et donne la liberté aux esclaves. C’est pourquoi il est question de savoir si l’amour est plus près de la liberté ou de l’esclavage.

Raymond Lulle, Le livre de l’Ami et de l’Aimé

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La fin du verset 242 du Livre de L’Ami et de l’Aimé nous rappelle ce qu’une lecture non informée de beaucoup d’autres versets pourrait ne pas discerner, à savoir que l’amour dont il est question est l’amour mystique de l’homme (l’Ami) pour Dieu (l’Aimé). La question est alors de savoir dans quelle mesure la nature de l’objet d’amour affecte l’ambivalence captivante-libératrice de la relation d’amour. Quoiqu’il en soit cette ambivalence est certainement présente dans l’amour humain. Et, si l’on en croit Sartre, elle a son pendant du côté de celui qui désire être aimé.

« Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme. […] Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même ? ». Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela, non point seulement au commencement de l’aventure, mais à chaque instant – et, à la fois, que cette liberté soit captive par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu. »

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant (1943),
Gallimard, pp. 434-435