Étiquettes

, ,

 

 « Il faut bien comprendre que ma vie mentale était entièrement souterraine ; rien n’en devait affleurer dans mes rapports avec autrui. Sur le plan social j’étais timide, enfantin, maladroit, bien élevé, plein de bonne volonté. Je regardais avec envie les gens capables d’évoluer dans la société sans angoisse et sans gaucherie. Il y a avait un jeune homme du nom de Cattermole qui, je crois ne devait pas, être un modèle de distinction ; mais je l’observais tandis qu’il accompagnait avec aisance et familiarité une élégante jeune femme, à laquelle il plaisait visiblement. Et je me disais que jamais, au grand jamais, je n’apprendrais à me comporter d’une façon qui put séduire une femme pour laquelle j’aurais du goût. […]

Bertrand Russell, Autobiographie, p. 43

« Dans ces derniers temps de mon adolescence, le fossé n’avait cessé de s’approfondir entre moi et les miens. Je partageais encore leurs idées en matière de politique, mais en aucune autre. Au début, j’avais bien essayé de leur faire part quelque fois de mes réflexions, mais comme ils s’en moquaient régulièrement, je finis par les garder entièrement pour moi. »

ibid. p. 46

« Sur la religion[…] je tins mes opinions secrètes jusqu’à l’âge de vingt et un ans. Aussi bien, dès ma quinzième année, je m’étais rendu compte que la vie en famille n’était tolérable qu’au prix d’un silence total sur tous les sujets qui m’intéressaient.Ma grand-mère pratiquait une forme de plaisanterie qui n’était amusante qu’en apparence, mais au fond pleine de méchanceté. Je manquais de répartie et ne savais que remâcher tristement mon humiliation »

ibid. p. 48

« J’étais uniquement soutenu par la résolution de faire plus tard quelque chose d’important en mathématiques, mais je désespérais de trouver jamais un véritable ami, ou seulement quelqu’un à qui je puisse confier mes pensées, et je ne pouvais imaginer ma vie que profondément malheureux. »

ibid. p. 48

*

« Je n’ai personne à qui me confier. Ma famille ne comprend rien. Mes amis, je ne peux pas les importuner avec cela. Je n’ai pas d’amis véritablement intimes, et même s’il en était un à la façon habituelle, il ne serait pas un intime au sens où j’entends l’intimité. Je suis timide et n’aime pas parler de mes malheurs. Un ami intime, c’est mon idéal, un de mes rêves éveillés, mais je n’en aurai jamais. Il n’existe pas de tempérament qui me convienne, il n’est pas en ce monde de caractère qui ait une chance d’approcher de l’ami intime auquel je rêve. N’en parlons plus. Je n’ai pas de maîtresse ni ne suis amoureux ; c’est encore un de mes idéaux, et je sens pleinement le néant de mon âme.  Je ne puis être égal à mon rêve. Hélas ! pauvre Alastor! Shelley, comme je te comprends! Puis-je me confier à ma mère? Comme je voudrais l’avoir ici. A elle non plus je ne puis me confier, mais sa présence adoucirait beaucoup ma souffrance. Je me sens aussi seul qu’une épave dans la mer. Et je suis, en fait, une épave. »

Fernando Pessoa, fragment autobiographique 25 juillet 1907
Pessoa en personne, p. 86