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« En toutes choses, il est bon de se comporter avec réserve. Un homme raffiné se vantera-t-il de ce qu’il sait puisqu’il le sait?

Ce sont surtout les gens qui viennent de sortir du fond de la campagne dont les réparties nous feraient croire qu’ils sont passés maîtres en tout domaines. Il y a des cas où ils nous persuadent et nous amènent à dire « sans doute. » Ces airs satisfaits qu’ils affichent sont bien vulgaires.

Des domaines qu’on connaît à fond il vaut mieux ne pas parler si personne ne vous pose de questions. »

Urabe Kenkô, Les heures oisives, LXXIX

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Pourquoi la réserve est-elle distinguée tandis que l’ostentation est vulgaire? Il faut croire qu’en matière de savoir comme en matière de biens matériels l’ostentation atteste le caractère récent des acquisitions. Ainsi, à l’ostentation des nouveaux-riches correspondrait ce que Proust appelle « le ton péremptoire des savants de la veille » :

« Balzac est comme ces gens qui, entendant un Monsieur dire : « le Prince » en parlant du duc d’Aumale, « Madame la duchesse » en parlant d’une duchesse, et le voyant poser son chapeau par terre dans un salon, avant d’apprendre qu’on dit d’un prince : le Prince, qu’il s’appelle le comte de Paris, le prince de Joinville ou le duc de Chartres, et d’autres usages, ont dit « Pourquoi dites-vous : le Prince, puisqu’il est duc? Pourquoi dites-vous Mme la duchesse, comme un domestique, etc. » Mais, depuis qu’ils savent que c’est l’usage ils croient l’avoir toujours su, ou , s’ils se rappellent avoir fait ces objections, n’en font pas moins la leçon aux autres, et prennent plaisir à leur expliquer les usages du grand monde, usages qu’ils connaissent depuis peu de temps. Leur ton péremptoire de savants de la veille est précisément celui de Balzac quand il dit ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. »

Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Folio essais, p. 204 – 205

Le mépris de l’ostentation n’est-t-il rien d’autre que le moyen par lequel les possédants de vieille souche affirme leur supériorité sur les parvenus? Si tel était le cas il ne s’agirait que de la poursuite sous une forme plus subtile de l’effort de distinction dont témoigne l’ostentation même du parvenu.

Mais peut-être y a-t-il des raisons de faire l’éloge de la réserve qui ne la réduise pas à une relance du grand jeu de la distinction. Ainsi on pourrait faire valoir que la réserve nous fait justement sortir du jeu du « faire envie » qui est sous-jacent à l’ostentation. Encore faut-il, cependant, que cette réserve ne soit pas elle-même ostentatoire (il y a des manières de ne pas montrer qui montrent qu’on ne montre pas). De surcroît, quand on considère le cas spécifique du savoir, on peut défendre l’idée que l’ostentation témoigne d’une mauvaise compréhension de la vraie valeur du savoir, qui ne serait pas celle d’un bien positionnel. On pense à ce passage fameux du Manuel d’Épictète :

« Ne te dis jamais philosophe, ne parle pas abondamment, devant les profanes, des principes de la philosophie; mais agis selon ces principes. Par exemple dans un banquet, ne dis pas comment il faut manger, mais mange comme il faut. Souviens-toi en effet que Socrate était à ce point dépouillé de pédantisme que, si des gens venaient à lui pour qu’il les présente à des philosophes, il les conduisait lui-même ; tant il acceptait d’être dédaigné. Et si, dans une réunion de profanes, la conversation tombe sur quelque principe philosophique, garde le silence tant que tu le peux ; car le risque est grand que tu ne recraches trop vite ce que tu n’as pas digéré. Alors si quelqu’un te dit que tu es un ignorant et que tu n’en es pas meurtri, sache que tu commences à être philosophe. Car ce n’est pas en donnant de l’herbe aux bergers que les brebis montrent qu’elles ont bien mangé, mais en digérant leur nourriture au-dedans et en fournissant au-dehors de la laine et du lait. Toi non plus donc, ne montre pas aux gens les principes de la philosophie, mais digère-les et montre les œuvres qu’ils produisent. »

Epictète, Manuel, XLVI

La recommandation de ne pas craindre de passer pour ignorant, complémentaire de celle qui dissuade de s’afficher savant, a d’ailleurs son pendant chez le moine Kenkô :elle est présentée comme la condition du progrès.

« Un homme voulant passer maître dans un art quelconque se dit souvent, semble-t-il? : « Tant que je ne saurai bien faire, je me garderai de laisser connaître mes imperfections. Mais si, en secret, je deviens maître et que je me manifeste devant tous, quel trait d’élégance! »
Or, ceux qui parlent ainsi n’arrivent jamais à la maîtrise.
Par contre, celui qui, lorsqu’il n’es encore qu’un petit apprenti se mêle aux habiles et s’applique à se perfectionner sans souci, ni de honte, ni de médisances, ni de mépris, même s’il manque de dons naturels, mais à condition de ne jamais s’arrêter à mis chemin, de persévérer sans caprice pendant des années, cet homme là arrivera en fin de compte, et mieux que le concurrent doué mais sans application, au rang de maître reconnu dans le monde, célèbre et incomparable. »

Les heures oisives, CL