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Je vais aujourd’hui parler d’un aphorisme que j’aimais beaucoup lorsque, vraisemblablement, je le comprenais mal, et qui me plaît moins maintenant que je pense mieux le comprendre.

« où es-tu ami, à qui je puisse dire la vérité, sans te précipiter dans le désespoir. »

Elias Canetti, Le cœur secret de l’horloge p.100

Pour fixer le sens de la phrase, il faut préciser de quelle vérité il est question. Spontanément je m’étais mis en tête qu’il s’agissait de quelque profonde et douloureuse vérité sur la condition humaine. J’interprétais alors cette sentence comme un appel à l’aide pour partager le fardeau de la lucidité.

Mais le rapprochement avec un autre texte de Canetti m’a conduit à réviser ma première interprétation :

« Qui connaît la vérité sur un être le détruit s’il ne la garde pour soi. Il est difficile de la taire à des être qu’on voit souvent. On est contraint de leur dire des choses qui les aident sans pouvoir les transformer. A force de les aider, ils finissent par se faire une fausse image d’eux-mêmes, image dont on est responsable. On constate à chaque instant combien elle est fausse, et c’est justement cette évidence qu’il faut constamment protéger. Il ne suffit pas de les avoir si longtemps protégés d’eux-mêmes : il leur faut toujours plus de protection. Il faut donc mentir et c’est précisément ce genre de mensonge qui rend l’existence insupportable : la concoction forcée d’une mauvaise et fausse littérature. »

Notes de Hampstead, p. 24

Le premier aphorisme devait donc être interprété comme suit :

« où es-tu ami, à qui je puisse dire la vérité sur toi, sans te précipiter dans le désespoir. »

Pourquoi cette seconde interprétation a-t-elle moins ma sympathie de la première ? Après tout il n’y a pas plus d’immodestie à prétendre percer à jour une personne en particulier que la condition humaine en général, et, dans les deux interprétations, Canetti  semble prendre ses congénères de haut en suggérant qu’il a jusqu’ici vainement cherché quelqu’un qui soit à sa hauteur. Je crois pourtant que ce qui me gène avec la seconde interprétation c’est qu’elle installe l’auteur dans une asymétrie qui colle mal avec « l’appel à un ami ».

Selon ma première interprétation la vérité douloureuse ne porte pas seulement sur les autres mais aussi sur soi-même. Celui qui énonce la phrase se place, certes, au dessus des autres en ce qu’il prétend connaître une vérité qu’ils ignorent (et qu’il est en son pouvoir de leur révéler), mais il demeure sur le même plan que les autres en ce que cette vérité qu’il connait est aussi peu flatteuse pour lui que pour les autres. Ainsi l’aphorisme équivaut à un appel comme « soyons ensemble lucide sur nous mêmes ». D’ailleurs s’il y a appel, n’est ce pas que celui qui connaît déjà la vérité n’est pas parfaitement à la hauteur de celle-ci? Finalement l’ami qu’il appelle et qui ne serait pas plongé dans le désespoir par la révélation de cette vérité qui les concerne tous deux, ne serait-il pas plus fort que lui? N’est-ce pas parce qu’il est lui même désespéré qu’il cherche à partager le fardeau de la lucidité?

Dans la seconde interprétation la vérité ne portant plus que sur l’autre, la question qui lui est adressée est : « seras-tu à la hauteur de ma lucidité sur toi? ». Par ailleurs, il me semble assez frappant que ce qui pèse à l’auteur, dans l’extrait des Notes de Hampstead, ce n’est pas la connaissance de la vérité, mais la faiblesse des autres qui ne sont pas à la hauteur de cette vérité et qui le forcent à vivre dans le mensonge.  Si celui qui pose la question « où es-tu ami…? n’est pas autant concerné par la vérité qu’il connait que ceux auxquels il adresse l’appel, il n’y a plus, à l’arrière plan de la différence actuelle de lucidité, cette d’égalité de condition que supposait la première interprétation de l’aphorisme. Pour rétablir l’égalité il faudrait que l’auteur se pose à lui même la question réciproque : « serai-je à la hauteur de ta lucidité sur moi? ». Sans ce souci de réciprocité, de quel droit interpeller l’autre en le qualifiant d’ami?

Je retrouve avec la seconde interprétation de l’aphorisme du jour, un motif d’agacement que j’avais signalé dans l’article consacré à la correspondance entre Canetti et Marie-Louise von Motesiczky lorsque Canetti prétendait percer à jour sa maîtresse tandis qu’il refusait qu’elle tienne envers lui la position symétrique.

Peut-être suis-je injuste avec Canetti car il m’est difficile de me mettre à sa place. En effet, l’impression de lire dans les autres comme dans un livre ouvert m’est très rarement accordée. Si je suis réticent à prétendre percer les autres à jour, je ne conteste pas que cette prétention puisse être justifiée (on peut d’ailleurs se garder de contester aux autres cette prétention qu’on n’émet pas lorsqu’on a l’impression d’être soi-même percé à jour).

*

Je me rends compte que je n’ai pas envisagé une troisième interprétation de l’aphorisme du jour :

 « où es-tu ami, à qui je puisse dire la vérité sur moi , sans te précipiter dans le désespoir. »

Ayant déjà abusé de la patience du lecteur, je lui laisse le soin de reconstruire la perspective correspondant à cette reformulation, si le cœur lui en dit.

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