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« Les parents qui notent que leur garçon se veut faire poète de métier, devraient lui faire tâter du fouet jusqu’à ce qu’il cesse de versifier, ou bien jusqu’à ce qu’il devienne un grand poète. »

Lichtenberg, Le miroir de l’âme, [G 103] p.350

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Cet aphorisme exprime une conception de la poésie que j’ai déjà évoquée (en même temps qu’une conception alternative) parce qu’elle convient à mon légitimisme culturel spontané. La poésie se trouve ici placée dans la catégorie des activités nobles qu’il ne faudrait pratiquer qu’en visant l’excellence, et qu’il faudrait s’interdire de pratiquer si on se révèle incapable de dépasser un niveau médiocre quand bien même on prendrait plaisir à cette pratique. Il faudrait que je fasse l’inventaire des activités que je suis porté à soumettre à ces deux conditions, mais, en attendant de me livrer à cet examen, je dois signaler que les deux conditions ne sont pas équivalentes. En effet, on peut viser l’excellence sans s’interdire de pratiquer l’activité à un niveau inférieur tant qu’on « regarde vers le haut ». Pourquoi alors ajouter la deuxième condition? Je me rends compte que je la fais spontanément intervenir dans certains cas (la poésie) mais pas dans d’autres (la philosophie [1]) mais je ne suis pas sûr d’avoir de bonnes raisons pour cela. A priori, il me semble que, pour juger de la légitimité de  l’ajout de la deuxième condition,  il faut examiner ce que peut apporter la visée de l’excellence à celui qui pratique l’activité même si le haut-niveau lui reste inaccessible. La publicité de l’exercice de l’activité est vraisemblablement un élément à prendre en compte également. On pourrait en effet penser que les crimes contre la musique commis par les mauvais musiciens peuvent être absouts si personne d’autre que leurs auteurs n’en subissent les effets. A moins qu’on ne prenne en compte le respect à avoir pour les auteurs  ou compositeurs que ces attentats font « se retourner dans leur tombe ». Il me semble que ces considérations nous renvoient vers les délicates questions suivantes : 1) nos devoirs envers des entités abstraites impersonnelles (la vérité, la culture, la musique etc.) sont ils réductibles à des devoirs envers les personnes ? 2) les devoirs envers le morts sont ils réductibles à des devoirs envers les vivants ?

[1] Dans ce cas, je pense que la pédagogie du fouet proposée par Lichtenberg pour la poésie doit être adaptée : il faudrait fouetter ceux qui philosophent mal (à commencer par moi) pour les inciter à s’améliorer mais pas pour les inciter à arrêter s’ils sont mauvais, il faudrait donc fouetter encore plus forts ceux qui abandonnent!