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A la demande générale de moi-même, je refais une petite visite à l’Autobiographie de Russell. Reprenons le chapitre consacré à son adolescence et jetons un œil au passage consacré à sa prise de conscience utilitariste.

« Il me paraissait évident que la fin de toute activité devait être le bonheur de  l’humanité et je m’étonnais de découvrir que tout le monde ne pensait pas ainsi. Je m’étais avisé que la philosophie du bonheur s’appelait utilitarisme et que ce n’était qu’une  éthique entre beaucoup d’autres. L’ayant adopté j’eus le front de dire à ma grand-mère que j’étais utilitariste. Elle m’accabla de son ironie et se plut dès lors à me proposer une série de cas de conscience en m’invitant à les résoudre selon les principes de l’utilitarisme. Je voyais bien que pour réfuter cette philosophie elle n’avait pas d’arguments valables et intellectuellement respectables. »  p. 46 – 47

Pourquoi le procédé utilisé par sa grand-mère ne constitue-t-il pas à ses yeux une argumentation valable? Pour répondre à cette question, peut-être faut il d’abord préciser le fonctionnement de l’argumentation par cas de conscience.

Il me semble qu’on peut envisager deux manières d’utiliser des cas de conscience pour mettre  en difficulté l’utilitarisme.

1) On peut proposer des situations que l’utilitarisme ne permettrait pas de trancher parce qu’on serait incapable de dire de quel côté du dilemme se trouve le plus grand bonheur. Pourquoi ne serait-ce pas là un argument valable? On peut envisager deux raisons :

a) On peut faire valoir que mettre un utilitariste dans l’incapacité de trancher un cas de conscience ne prouve pas que le principe de l’utilitarisme est erroné mais seulement qu’on ne sait pas encore l’appliquer à tous les cas. Dans ce cas l’argument pour être valable devrait montrer qu’il est impossible de savoir ce qui produira le plus de bonheur à long terme ce qui implique d’élever le niveau de généralité de l’argumentation et interdirait de se contenter de cas singuliers.

b) On peut faire valoir que l’honnêteté intellectuelle exigerait d’examiner si les conceptions rivales de l’utilitarisme ne seraient pas confrontées aux mêmes difficultés (sur le même cas ou des cas différents).

2) On peut envisager des situations pour lesquelles la réponse utilitariste est claire mais rentre en contradiction manifeste avec nos intuitions morales spontanées. Pourquoi une telle argumentation ne serait elle pas valable? Après tout il semble que l’argumentation classique contre l’utilitarisme qui l’accuse de courir le risque de justifier les phénomènes de bouc-émissaire fonctionne exactement sur ce principe.  La principale raison de récuser ce mode d’argumentation supposerait de récuser l’autorité de nos intuitions morales spontanées (si elles sont en désaccord avec l’utilitarisme, l’erreur serait de leur côté) mais dans ce cas ne doit-on pas s’interdire inversement de défendre l’utilitarisme en faisant valoir qu’il permet de justifier certaines de nos intuitions morales courantes?